Oups

Invité chez un riche marchand de ses amis, Nassredine achevait un somptueux dîner en compagnie de son hôte.
Le hodja était comblé et digérait béatement, les yeux dans le vague : non seulement il avait savouré plusieurs plats succulents, bu de nombreuses coupes d’un vin des plus fins, englouti des gâteaux délicatement parfumés de fleur d’oranger ou de cannelle, mais encore il avait profité de la présence merveilleuse de la maîtresse de maison, une femme si belle et si aimable qu’on l’aurait volontiers comparée à une houri de paradis. Celle-ci servait les deux hommes, mettant dans chacun de ses gestes une grâce et une fierté qui remplissaient d’aise Nassredine, tout en le faisant abondamment transpirer. Mais peut-être étaient-ce les piments du couscous ?

On en était au café et aux friandises, lorsque le marchand posa cette question à son ami :
- Dis-moi, Nassredine, toi qui est si savant et sage Ô combien, peux-tu me dire si à ton avis, il existe des excuses qui sont pires que l’offense ?
- Cela mérite réflexion, répondit le hodja en réprimant un léger rot. Accorde-moi un instant, veux-tu ?
- Certainement, mon ami, certainement. Je vais faire le tour du jardin pendant ce temps.

Cependant, comme le brave homme contournait son fauteuil afin de sortir, Nassredine lui assena subitement une formidable claque sur les fesses. Bondissant comme un tigre blessé, le marchand s’étrangla presque de rage et de honte, criant :
- Nassredine ! Es-tu devenu fou ? Comment as-tu osé pareille infamie ???
- Mille pardons, répondit benoîtement le hodja : j’ai cru que c’était ton épouse.

Alice Duffaud

Combien y-a-t-il d’ânes ?

Nassredine avait acheté des ânes au marché, sept ânes gris qui trottinaient paisiblement vers son logis et qu’il suivait de près. À mi-chemin, fatigué, il arrêta les ânes, grimpa sur le dos de l’une des bêtes, puis fit repartir la petite troupe prestement. Satisfait de son affaire, il compta ses animaux : un… deux… trois… quatre… cinq… six.
- Sapristi ! Il me manque un âne ! s’écria le Hodja, qui avait bien évidemment oublié de compter celui sur le dos duquel il était assis.
- On a dû me le voler. Ou bien il s’est enfui durant le trajet. Vite, retrouvons-le !

Et le Hodja de sauter à bas de sa bête, de fouiller les buissons environnants… Et de revenir – et pour cause – bredouille.
Il entreprit alors de recompter ses ânes : un… deux… trois… quatre… cinq… six… et sept !
- Ah, parfait, le compte y est ! s’écrie Nassredine tout réjoui.

Il se remet en selle derechef et pousse la troupe devant lui, toujours comptant et recomptant : un… deux… trois… quatre… cinq… six ???  un… deux… trois… quatre… cinq… six !!!
- Non, c’est impossible ! Il en manque encore un ! Où s’est-il fourré, celui-là ?
Re-fouille en règle des environs, re-comptage et re-stupéfaction du Hodja en constatant que les sept ânes sont bien là, mastiquant du chardon à qui mieux mieux.

- Je ne comprends rien à ce prodige ! Mais comme « on » profite toujours de ce que je sois en selle pour éloigner un de mes ânes, j’irai à pied. Rira bien qui rira le dernier !

En arrivant chez lui couvert de poussière et épuisé, Nassredine entreprit de conter sa mésaventure à Khadidja, son épouse. La pauvre femme se passa la main sur le visage, leva les yeux au ciel, soupira, et déclara enfin :
- À bien y regarder, Ô Nassredine mon époux, ce sont pas sept ânes que je vois ici, mais huit !

Alice DUFFAUD

Que savons-nous ?

On demanda un jour à Nassredine de prononcer un sermon.

Il se plaça devant la foule et demanda :
- Mes amis ! Savez-vous de quoi je vais vous parler ?
- Non ! répondirent en chœur les fidèles assemblés.
- Je ne vais pas perdre mon temps avec des ignorants ! s’indigna Nassredine en quittant la place aussitôt.

Confus, les gens n’eurent de cesse d’insister auprès de Nassredine pour qu’il reprenne sa place et daigne parler.
Il y consentit et revint face à la foule :
- Mes amis ! Savez-vous de quoi je vais vous parler ?
- Oui ! clamèrent les fidèles, de peur de le remettre en colère.
- Qui suis-je pour parler à tant d’érudits ? Vous n’avez pas besoin de moi, dit Nassredine en se détournant derechef.

Très embarrassés, les fidèles se concertèrent rapidement avant de rattraper le Hodja pour le supplier encore une fois de prendre la parole.
Il se laissa fléchir de nouveau, et, pour la troisième fois :
- Mes amis ! Savez-vous de quoi je vais vous parler ?
- Oui ! hurla la moitié de l’assemblée.
- Non ! hurla l’autre moitié.
- Dans ce cas, que ceux qui savent le disent à ceux qui ne savent pas, conclut Nassredine avant de s’éloigner définitivement.

Alice Duffaud

Savoir ou ne pas savoir ?

Un jour, Nassredine décida de voyager pour parfaire son savoir.

Comme il se préparait, un ami vint lui souhaiter bon voyage et lui demanda quels gens il allait chercher à rencontrer.
Nassredine, se rappelant quelques sages paroles entendues au marché, prit un air docte et pontifia gravement :
- Celui qui ne sait pas et ne sait pas qu’il ne sait pas, il est stupide : Il faut l’éviter.
Celui qui ne sait pas et sait qu’il ne sait pas, c’est un enfant : Il faut lui apprendre.
Celui qui sait et ne sait pas qu’il sait, il est endormi : Il faut le réveiller. 
Celui qui sait et sait qu’il sait, c’est un sage : Il faut le suivre.

Nassredine fit une pause inspirée et ajouta :
- Le seul problème est d’être certain que celui qui sait et sait qu’il sait, sait vraiment.
 
Alice Duffaud

Le superflu

Invité chez un riche notable, Nasredine se voit proposer un rafraîchissement raffiné, qu’il s’empresse d’accepter : du lait de chamelle frais tiré, saupoudré de cannelle.
L’hôte, cependant, ne sert à Nasredine qu’un demi-bol, tandis qu’il s’octroie un bol entier du breuvage. Presque aussitôt, Nasredine, mal à l’aise, se tortille, regardant partout autour de lui comme s’il cherchait quelquechose.
- Eh bien, mon ami, que t’arrive-t-il ?, lui demande le notable. Te manque-t-il quelque-chose ? Veux-tu du sucre ? une cuillère ?
- Rien de tout cela, répond le Hodja. Je cherche juste une scie, pour ôter la moitié de bol qui ne me sert à rien.

Alice Duffaud

La claque !

On défiait parfois Nasredine sur sa prétendue sagesse, ou à tout le moins sa légendaire répartie.
Un jour, à la maison de thé, un voyageur s’adresse publiquement à Nasredine, disant :
- Regarde et écoute !
Il jette un petit caillou dans un verre d’eau. L’assemblée entend distinctement un minuscule « plouff ». Avec un sourire en coin, le voyageur reprend :
- Et maintenant, Nasredine, peux-tu me répondre : ce « plouff » que l’on vient d’entendre, provient-il du caillou, ou de l’eau ?
Le Hodja voit tous les regards se tourner vers lui, guettant sa réaction avec avidité. Nullement embarrassé, il se lève, va droit à son adversaire et lui assène une gifle magistrale. Après quoi, il retourne tranquillement s’asseoir, et demande :
- Et le « clac » de cette gifle, ami, provient-il de ma main, ou de ta joue ?

Alice Duffaud

Le prix de l’odeur

Ce jour-là, Nasredine avait faim. Très faim. Et même très, très faim. Ses pas le menèrent donc tout naturellement au marché, où une succulente odeur de viande grillée l’attira jusqu’à un étal de brochettes de mouton, juteuses et dorées à point. L’eau à la bouche, le Hodja fouille ses poches de haut en bas, et rassemble toute sa monnaie : Hélas ! Hélas ! Il lui faudrait huit piécettes de cuivre pour s’offrir ce délice, et il n’en possède que quatre. Il refouille encore, ne dégottant encore qu’un pauvre morceau de pain tout sec. Quatre pièces et un vieux croûton ! Pas de quoi se remplir l’estomac.
Cependant, une idée germe dans son esprit : saisissant son quignon, il le présente devant la fumée des grillades, le tourne et le retourne : « cela lui donnera au moins un goût agréable », se dit notre affamé. Lorsque le pain lui paraît fumé à point, il s’éloigne de quelques pas pour le manger tranquillement. Mais soudain, une poigne formidable s’abat sur son épaule : c’est le marchand de grillades !
- Voleur ! dit celui-ci. Je t’ai vu ! Tu m’as volé la fumée de mes grillades, et tu comptais t’en tirer comme ça ? Pas question, mon bonhomme ! Qui dit grillades sur le marché, dit viande et charbon à acheter, emplacement à louer, temps de cuisson à surveiller… Tout ça, c’est de l’argent ! Tu vas maintenant me payer la fumée que tu as utilisée !
- C’est ridicule, dit Nasredine, qui a jamais payé pour de la fumée ? Pas question, je ne paierai pas !
- Si, tu paieras !
- Non !
- Si !
Le ton monte, la pression aussi, la foule s’attroupe : entre le coléreux rôtisseur et le maigre Hodja, qui l’emportera ? D’un coup, Nasredine s’énerve ! Il fouille dans sa poche ! Terrifiés et ravis, les gens s’écartent : il va sortir un couteau ! Une arme ! Il va y avoir un drame !
Mais non : grimaçant de colère, le Hodja se contente de sortir ses quatre piécettes de cuivre. Les enfermant dans son poing, il s’approche tout près du marchand rouge de colère, et fait sonner la menue monnaie à son oreille : glingueligueling !
- Tu as entendu ? tu as bien entendu ? demande-t’il d’un ton furibon.
- Alors, lâche le Hodja, le son de mon argent suffira bien à payer la fumée de tes grillades.

Alice Duffaud

Et la lumière fût

Nassredine rentrait chez lui fort tard, et la nuit était plus qu’avancée. Tout en cheminant avec prudence dans l’obscurité la plus complète, le Hodja trompait sa fatigue et sa faim, en dévorant force dattes, qu’il puisait à tâtons dans sa besace. Et quelles dattes ! Des « Meedjol » : énormes, fondantes, presque beurrées… Un vrai miel, un nectar ! Il crachait les noyaux au fur et à mesure dans la nuit d’encre.

Arrivé chez lui, il alluma sa lampe à huile et entreprit de continuer son festin. Las ! La première datte était véreuse. Un gros asticot blanc se tortilla poliment pour le saluer. Il jeta le fruit, et en prit un deuxième. Véreux. Puis un troisième : encore véreux !
Vidant le contenu de sa besace sur le sol, Nassredine constata – à son grand dam ! – que toutes les dattes étaient véreuses. Nom d’un turban !

Il fallait prendre une décision. Il le fit.

Il éteint prestement sa lampe à huile et se remit à manger. Les dattes étaient toujours aussi bonnes…

Alice Duffaud

Logique

Nassredine, de passage aux Indes, avait faim et surtout grand-soif. Avisant sur le bord de la route un marchand présentant un panier d’appétissants fruits rouges, qui lui étaient inconnus, il sortit de sa bourse une piécette. Il fut surpris de recevoir, pour prix de sa piécette, non pas un fruit, mais tout le panier. Il s’en fut s’installer, tout content de sa bonne affaire, au pied d’un arbre, et commença à manger.
Hélas ! Les fruits inconnus étaient des piments. Plus Nassredine mangeait, et plus sa langue était en feu,
plus la gorge lui brûlait, plus ses entrailles devenaient volcaniques. Un compatriote, passant par là, le vit et lui cria :
- Malheureux ! Que fais-tu là ? Cesse de manger ces fruits, ce sont des piments forts ! Tu vas te brûler l’estomac !
Mais Nassredine, haletant, et continuant de manger, souffla :
- Ami, il n’est pas question que je m’arrête avant d’avoir vu tout le fond du panier : ce ne sont plus les fruits que je mange, mais mon argent.

Alice Duffaud

Bateau sur l’eau

A cette époque, Nasresdine était passeur sur le large bras d’un fleuve aux eaux profondes.
Un jour, arrive pour réclamer ses services, un érudit, professeur éminent de la ville voisine, qui s’en allait enseigner dans une grande école située de l’autre côté du fleuve. L’illustre personnage embarque, Nasredine pousse sur sa gaffe et entreprend la traversée. Bientôt, le professeur se met à deviser sur ses recherches du moment, ses découvertes et ses enseignements. Puis, d’un ton docte, il demande :
- Dis-moi, brave homme, as-tu fais quelque étude dans ta vie, appris quelque science ?
Mortifié, Nasredine avoue humblement, que, ses parents étant trop pauvre pour l’envoyer à l’école, il n’a pas même appris à lire.
- Ah ! Repart le savant. Tu ne sais pas lire ? Quel dommage ! Tu as perdu la moitié de ta vie.
Nasredine, honteux, ne répond pas. Mais, arrivé au beau milieu du fleuve, il demande brusquement à son passager :
- Seigneur professeur, dites-moi, avez-vous un jour, appris à nager ?
Le professeur répond que non, il n’a certes pas eu le temps de se consacrer aux choses du corps, étant trop accaparé par celles de l’esprit. A quoi Nasredine réplique :
- Dans ce cas, seigneur professeur, c’est bien dommage, mais vous allez perdre les deux moitiés de votre vie : le bateau est en train de couler.

Alice Duffaud
(Pour le Nasredine Hodja Fan Club)

Natation

Nasredine avait deux épouses, Khadidja, la première, et Djamila, la plus jeune.
Se chamaillant de plus en plus souvent et violemment sur la question de savoir laquelle d’entre elles était la préférée, les deux femmes en vinrent à poser cette question à leur époux :
- Nasredine, écoute, imagine que nous soyons tous les trois sur un bateau, et que le bateau coule: laquelle de nous deux sauverais-tu des flots tout d’abord ?
Le hodja, embarrassé et flairant le piège menaçant la paix de son ménage -et surtout sa tranquillité personnelle !- se gratta le bout du nez, regarda l’une, puis l’autre, redressa son turban, lissa nerveusement sa barbe, puis, se tournant vers Khadidja, la plus âgée, il risqua :
- Toi, à ton âge, tu dois bien savoir un peu nager, non ?

Alice Duffaud
(Pour le Nasredine Hodja Fan Club)

Le serviteur

Nasredine servait alors, en qualité de bouffon, à la cour du terrible conquérant Timour. Un jour, on servit au grand guerrier des aubergines, délicatement préparées, et celui-ci, se régalant, ordonna qu’on lui en serve chaque jour, à chaque repas, et, prenant à témoin son bouffon :
- Ah !  Quel délice ! Les aubergines sont vraiment les meilleurs légumes du monde ! Qu’en penses-tu, Nasredine ?
- Certainement, Seigneur, on ne saurait rien comparer à leur exquise saveur : de toute évidence, c’est là un plat digne d’un roi !

Deux jours plus tard, ayant mangé matin, midi et soir, quantité d’aubergines, le grand conquérant en était dégoûté, à tel point qu’il menaça son cuisinier de lui couper la tête s’il osait encore lui en présenter.
- Elles sont infectes ! Je ne veux plus les voir ! Peux-tu me dire, Nasredine, quel démon a cru bon d’inventer un légume aussi répugnant ?
- Vous avez mille fois raison, Seigneur, appuya le Hodja, ce sont certainement les pires immondices au potager ! Un chien n’en voudrait pas !

Timour s’emporta instantanément :
- Comment, imbécile, tu te moques de moi ? Ne disais-tu pas tout le contraire, il y a quelques jours ?
- Si fait, Monseigneur, mais je suis votre serviteur, non celui de l’aubergine.

Alice Duffaud
(Pour le Nasredine Hodja Fan Club)

Corde à linge

Un voisin se rend un jour chez Nasredine et lui demande :
- Nasredine, mon ami, pourrais-tu me prêter ta corde à linge ? La mienne est cassée, et je dois faire sécher mon tapis.
Nasredine répond d’un air navré :
- Impossible, mon ami, impossible, ma corde à linge n’est pas disponible : je suis justement en train d’y faire sécher ma farine.
- Mais Nasredine, s’offusque le voisin, tu te moques de moi ! Aucun homme au monde ne peut se vanter de faire sécher de la farine sur une corde !
- Que si, réplique le Hodja du tac au tac : celui qui n’a pas envie de prêter sa corde à linge.

Alice Duffaud
(Pour le Nasredine Hodja Fan Club)

Nasredine Hodja Fan Club (2)

Sel le p’tit bout de la queue du tigre
Nasredine tourne en rond autour de sa maison, courbé en deux, marmonnant dans sa barbe, et semant soigneusement du sel sur son passage. Observant son manège, un ami lui demande :
- Que fais-tu là, Nasredine ? Pourquoi diable sèmes-tu du sel autour de ta maison ?
- C’est, lui confie le Hodja, afin d’éloigner les tigres.
- Les tigres ? Mais quels tigres ? Repart son ami. Il n’y a jamais eu de tigres dans la région !
- Eh bien ! Tu vois : c’est que ça marche, lui répond Nasredine en reprenant son semis.

Quatrain

Cette année à Noël, ma mère,
Pour protéger l’environnement,
En disciple de Noël Mamère,
J’ai fait enlever mes implants.

                                                 JK