L’hymne des trous du cul

En janvier 1686, Louis XIV se pique avec une plume d’un coussin de son carrosse. S’ensuit un abcès à l’anus, qui finit par s’infecter. Le roi ne permettant pas que quiconque s’attaque au fondement de la monarchie de droit divin, les médecins royaux optent pour un onguent. Quatre mois plus tard, les douleurs royales n’ont fait qu’empirer. Affolement général. On craint une fistule. Le Premier chirurgien, Félix de Tassy, prend alors la chose en main et décide le roi de se laisser inciser. Pour ce faire, il fait fabriquer un petit couteau spécial, pièce d’orfèvrerie à la lame recouverte d’argent. Le roi devra passer trois fois sur le billard, avant qu’à la Noël 1686, on puisse enfin le déclarer tiré d’affaire.
Des prières ont été dites dans tout le royaume pour soutenir le souverain durant son calvaire. Les dames de Saint Cyr composent même un cantique pour célébrer sa guérison. La Mère supérieure, Madame de Brinon écrit pour l’occasion ces vers en apparence anodins qu’elle refile à Lully pour les mettre en musique :

Grand Dieu sauve le roi !
Longs jours à notre roi !
Vive le roi .
À lui la victoire,
Bonheur et gloire !
Qu’il ait un règne heureux
Et l’appui des cieux !

Un jour de 1714, le compositeur Georg Friedrich Haendel, de passage à Versailles, entend ce cantique, en note les paroles et la musique. De retour à Londres, il demande à un clergyman nommé Carrey de lui traduire les vers de Madame de Brinon.
Et ça donnera ceci :

God save our gracious King,
Long life our noble King,
God save the King!
Send him victorious
Happy and glorious
Long to reign over us,
God save the King !

Cet escroc de Haendel offre ensuite au roi, en le présentant comme étant de sa composition, le cantique des demoiselles de Saint Cyr. Et George 1er décide que, dorénavant, le God save the King serait exécuté lors de toutes les cérémonies officielles.
Cela pourrait froisser l’esprit anti-républicain qui règne outre-Manche, mais il est avéré que l’hymne britannique est né de la collaboration d’une Française (Madame de Brinon), d’un Italien naturalisé français (Jean-Baptiste Lully), d’un Anglais (Carrey), d’un Allemand naturalisé britannique (Georg Friedrich Haendel), et surtout, il doit tout au trou du cul de Louis XIV et à la plume qui le piqua.
Désormais, on n’entendra plus tout à fait pareil le God save the Queen que les sujet de Sa gracieuse Majesté chantent en bombant le torse au lieu de montrer leur cul.

DS

Le couvent des Chinoises
Chapitre deux

(Chapitre 1)

La communauté des sœurs du Saint-Esprit, un ordre missionnaire, a pris ses quartiers dans cette région accueillante dans les années cinquante. Elles sont appelées par leurs consœurs les Chinoises, référence à leur présence et à leur expulsion Mao-militari de la Mandchourie où elles avaient posé leur bréviaire en 1936, encouragées par l’épouse de quelque revendeur de soie français, soucieuse de la bonne tenue physique et morale de ces pauvres gens qui travaillaient sans compter pour son pauvre mari, qui travaillait encore plus, bien sûr !
Elles succédaient dans ces murs, dans l’ordre d’apparition : aux Bénédictines, aux Carmélites – les guillotinées – aux Augustines de la Providence immaculée, aux Ursulines et aux Clarisses qui leur vendirent leur couvent après d’âpres tractations.

Toujours saisi, au sens propre comme au figuré, Antoine suivait la visite du couvent sous le commentaire éclairé de sœur Aldegonde. Non contente de lui narrer l’histoire de leur communauté, elle lui faisait remarquer les merveilles architecturales des lieux, notamment les volutes qui ornaient les chapiteaux des piliers du cloître qu’ils arpentaient, « du pur gothique, monsieur ».

Les deux ou trois religieuses qu’ils croisèrent lui adressèrent un gentil sourire dénué de toute concupiscence, comme si le spectacle de cet homme claudiquant, la verge raide et cramoisie, ne les surprenaient pas plus que cela.

Ils finirent par atteindre une porte contre laquelle sœur Aldegonde tambourina. « Ma Mère ? Ma Mère ? C’est Aldegonde ! J’en ai trouvé un ». La formule était décidément radicale car la porte s’ouvrit dans la seconde.

Un visage ravissant, encadré de la toque réglementaire dont la blancheur accentuait le rose un peu trop prononcé des joues, fit son apparition. « Bonjour Sœur Pia ! Pourriez-vous prévenir la mère supérieure que…», et elle indiqua d’un geste et d’un regard l’objet de sa visite.

« Elle… Elle se rhabille, sœur Aldegonde… Elle en a pour une minute. Mais entrez donc. ». Le regard de sœur Pia ne quittait pas des yeux l’écarlate barre d’Antoine. Celui-ci commençait à reprendre peu à peu ses esprits sans pour autant retrouver le sens de la parole. Il allait sans tarder se réveiller, ça lui était déjà arrivé de s’endormir dans la bagnole, pas de doute là-dessus.

« Sœur Aldegonde ! Quel bon vent ? »
La femme qui venait de faire son entrée n’était rien moins que majestueuse. Grande et élancée, elle portait son costume de religieuse avec grâce et dignité. Son visage, seul peau apparente, hormis ses mains, avouait une belle cinquantaine ; très belle, pensa Antoine. Elle porta son regard, un regard en amande, sur Antoine et dit avec infiniment de douceur : « Je pense que vous pouvez le lâcher maintenant, ma sœur… »
« Hein ? Quoi ? Ah oui »
Quand l’étreinte cessa, Antoine faillit s’effondrer.

« Sœur Pia, voulez-vous remonter le pantalon de monsieur, s’il vous plait ? »
En silence, la jeune femme s’accroupit et réajusta les vêtements d’Antoine autour de ses hanches. Elle y rentra la verge encore raidie avec beaucoup de délicatesse.
« Je vous remercie, Aldegonde. Pia, merci aussi, nous reprendrons l’enseignement demain à la même heure »
« J’attendrai cette heure avec impatience, ma Mère » et son rosissement s’épanouit encore.
« Laissez-moi seule avec monsieur… Monsieur ? »
« Antoine… Antoine Cortez »
«Asseyez-vous je vous en prie. Désirez-vous un verre d’eau ? »
« S’il vous plaît, oui ».

 Paul Madec

Le couvent des chinoises Chapitre un (2/2)

Il était à mi-chemin de sa destination dans une campagne riante et peu habitée. Antoine était un bucolique et, tout à son hobby démonstratif, avait découvert par la même occasion le charme des départementales. Arrêté au sommet d’une côte, il contemplait en s’étirant la plaine étendue à ses pieds et les champs et les fermes. Un virage marquait le bout de la montée et au-dessus d’une butte, on apercevait le toit de ce qui semblait être une grande bâtisse. Antoine aimait bien les vieilles architectures, pleines de recoins. Il décida d’y jeter un coup d’œil et parcourut la centaine de mètres qui le séparait de sa voiture. La bâtisse était énorme, à l’image de son porche qui, Antoine y vrilla son regard, était surmonté d’une croix toute catholique. Derrière une fenêtre percée dans la façade, il perçut un mouvement et reconnût une silhouette significative. « Bordel, un couvent ! » jura-t-il in petto. Son envie de pisser lui remonta instantanément au cerveau et c’est avec une certaine allégresse qu’il sortit son membre qui, après avoir accompli sa tâche de drainage, changea de proportion sous la paluche fervente de son propriétaire. Antoine jubilait : ça s’activait derrière les vitres.

Quand une voix dans son dos : « Z’êtes pas du coin ? »

Rien de pire pour un exhibo que de se faire avoir par surprise. Mais Antoine avait du métier. Dans ces cas là, faut assumer. Il se retourna d’un coup sec et bite en érection, se fendit d’un : « Non, je suis de passage ». Il fut quand même considérablement sur le cul quand il fit face au porte-voix de la question.

Sa verge était de bonne taille, certes, mais pas suffisamment, comme il le pensait inconsidérément, pour faire s’évanouir une nonne. Surtout sœur Aldegonde, la préposée à la commande des cierges et des hosties. Aussi fut-il déconcerté qu’au lieu de crier au Seigneur et de fuir empêtrée dans ses surplis, elle l’empoigna d’une main ferme tandis que de l’autre, elle soupesa en vraie maquignonne ses couilles qui sursautèrent d’indignation anticléricale.

« Vous êtes catholique ? ». Aucune réponse ne lui vint spontanément tant la question dans cette situation le laissait sans voix. « Z’êtes pas juif, à ce que je vois ! » continua la froquée sans attendre de réponse « C’est pas plus mal, remarquez, ça ne serait pas convenable dans le fond » et sans plus de commentaires et tout en continuant d’enserrer son membre dans sa main de fer, elle lui fit exécuter un demi-tour et l’entraîna vers l’entrée du couvent. « Mes sœurs ! Ouvrez ! J’en ai trouvé un ! ». Il fut tellement saisi qu’il suivit le mouvement, du moins comme il le pût, jusqu’à la porte monumentale qui les engloutit, lui et son cockring à voile ; un pingouin tracté par un orque.

Paul Madec

Le couvent des chinoises
Chapitre un (1/2)

Antoine était un touriste comme un autre, si ce n’était son exhibitionnisme frénétique, objet de nombreuses photos dont il régalait son cercle d’amis, ses disciples pourrait-on dire, à ses retours de voyage. Son arrivée à Compostelle, seulement vêtu d’une coquille saint-jacques, fut un galop d’essai réussi, son passage en delta-plane, nu évidemment, au-dessus d’un rassemblement des JMJ, força le respect, sa paire de talon-aiguille déposée à la vue de tous à la porte de la salle de prière de la grande mosquée de Paris révéla une belle audace et son dernier chef d’œuvre fut le tombé de short au milieu d’une troupe de pèlerins polonais pendant une bénédiction « urbi et orbi » sur la place Saint-Pierre de Rome. Il avait bien souvent failli se faire lyncher mais Antoine faisait partie depuis sa plus tendre jeunesse de la tendance anarcho-exhibitionniste qui ne pouvait pas croiser un ou une représentante du clergé, quel qu’il soit, sans saisir l’occasion de lui montrer ses anatomies.

Cette fois, Antoine s’était décidé à s’offrir Lourdes pour ses dix ans de non-mariage. Ses penchants en effet lui avaient joué quelques tours au cours de son existence, notamment quand l’amour de sa vie avait insisté pour se marier à l’église et qu’il avait eu la mauvaise idée – comme une pulsion expliqua-t-il après coup – de proposer au curé son goupillon personnel au moment de la bénédiction des alliances. Le mariage fut bien sûr annulé sans autre forme de procès.

Il y pensait ce jour-là tout en conduisant et c’est un peu cafardeux qu’il stoppa sa voiture pour en descendre afin de se dégourdir les jambes et de s’alléger la vessie.

A suivre…

Paul Madec

 

Un soir, trop tard

Un soir il était tard. On grenouillait au fond d’un bar.
Et, je sais pas pourquoi, mes lèvres dans son cou.
Mes lèvres sur ses lèvres. Et puis nos corps…
Un soir il était tard. Grenouillant dans un bar.
Ses lèvres sur un autre cou. Ses lèvres sur d’autres lèvres.
Son corps… leurs corps.
Ce soir-là au fond d’un bar, j’ai détesté les soirs où il était tard.

Saint Marcel

Au cul, citoyens !

D’après les psy-schtroumps qui scrutent nos comportements d’animaux vaguement sociaux, il est une évidence : l’inconscient de l’individu se projette sur celui qui dirige sa tribu. Dans la plupart des cas, malgré les lentes évolutions en cours, c’est toujours un mâle.  Le père, pour la famille. Le chef de l’Etat, pour la nation. Il parait donc que c’est à ces images de pouvoir et d’autorité que nous nous référons sans même le savoir. Ce sont ces icônes qui guident nos fesses et gestes, orientent nos comportements et affûtent notre sens moral. Or, nous apprennent les statisticiens – on se demande quand même quelles sont leurs sources ! – il est avéré que 12% des pères officiels de nos concitoyens ne sont pas leurs vrais pères. Et encore, ajoutent-ils, cette réalité serait largement sous-estimée, car dissimulée derrière l’épais rideau des secrets de famille, maculé d’innombrables tâches de pinard et de sperme. Nous aurions en fait une chance sur quatre d’être l’enfant du facteur ! Mazette ! Quand on apprend une chose pareille dans sa propre vie, quid de l’image paternelle ? Et pour le citoyen-sujet, quid de l’image d’un chef de l’Etat infidèle ?  En tout cas, l’icône du patriarche bon père de famille qui guide nos pas incertains et nous protège du loup en prend un sacré coup dans la gueule.  Ainsi, le père est volage. Soit. Sans doute que la mère l’est aussi, on finira bien par l’apprendre lors d’un prochain sondage. Et le président trompe sa femme. J’espère que sa femme le lui rend bien. Mais du coup, l’animal social se dit que si le président trompe ses femmes, il trompe aussi le citoyen. Forcément.

Récapitulons… Tonton Marcel prend la place de papa. Casanova se substitue à Hollande. Et Cupidon remplace Dieu. Maman couche avec la voisine. Et mon grand-père est devenu ma grand-mère. Toutes les références symboliques, tous les référents d’autorité, de Dieu jusqu’au gendarme, sont aujourd’hui déboulonnés. DSK éjacule sur les bonnes à tout faire. Pom pom pom pom ! Bite au vent, Hollande fonce en scooter dans le lit d’une jeune actrice.

La putain a emporté la clé de la ville d’Ys. Profitons-en ! Au diable le respect de l’autorité ! Au diable la morale judéo-chrétienne et ses sornettes ! Au diable les lois scélérates ! Au cul, citoyens ! Peuple de cocus et de bâtards, unissez-vous par devant et par derrière ! Bite au vent ! Pom pom pom pom ! C’est le sexe qui mène le monde !

Euh… On s’en doutait un peu, non ? Maintenant, qu’on casse plus les couilles aux gens et con les laisse jouir de la vie ! Personnellement, j’ai pas attendu que le père ou le président s’envoient en l’air pour humer à pleins poumons l’air de la liberté.

 Saint-Zano

Produit en Bretagne

clovis-trouilleClovis Trouille, l’auteur de ce tableau est mort en 1975 l’année de la sortie des « Galettes de Pont-Aven ». La délicieuse Bigoudène incarnée dans le film par Dominique Lavanant ressemble beaucoup à celle-ci et ce n’est sans doute pas un hasard. Pour nous qui avons connu la grande époque de HARA KIRI avec ses fausses pubs d’enfer et ses romans photos torrides, ce tableau parait bien innocent. Mais comme se profile à l’horizon le retour des « valeurs », il peut redevenir vite choquant.

Clovis Trouille raconte qu’un jour André Breton lui déclara : « Il y a ce que vous savez et que je ne sais pas et il y a ce que je sais et que ne vous savez pas. »

On aurait rêvé avoir un tel professeur.

Captain Krampouz

Réponse du berger à la vilaine bergère

L’autre jour, c’était l’anniversaire de ma mamie bigoudène. Si j’étais arrivée les mains vides, elle aurait rien dit mais avec elle, pour dire, au silence des pierres, on lui préfère le gibet sur la place publique. J’ai donc joué la sécurité… Quand je lui ai offert mon paquet, elle a râlé : « Qu’est ce que t’es allée dépenser tes sous. J’avais dit de rien amener avec toi. Garde ton argent. T’en as plus besoin que moi. » Avant de finir sa phrase, elle m’avait arraché l’objet des mains.
Ma mamie bigoudène, elle dit toujours qu’en Bretagne, y a autant de gris dans le ciel que d’humeurs grincheuses dans les églises. Alors, pour son anniversaire, pour lui faire plaisir et lui montrer combien je l’écoute, je lui ai offert 50 nuances de Grey. Un best-seller. Au centre culturel Leclerc, le bouquin est en tête de toutes les gondoles. Ça ne pouvait être que bien (non ?). J’étais pressée. J’ai pas lu le résumé.
Ma mamie bigoudène a minutieusement soulevé les scotchs de l’emballage. Elle a défait le papier avec beaucoup de délicatesse ; comme si elle recevait un original du Nouveau Testament. Elle a plié le carré parsemé de lunes (c’est le papier offert par la dame de l’accueil, chez Edouard) et l’a rangé dans un tiroir de l’armoire dédiée à la récup’. Ça resservira pour Noël prochain. Elle a examiné la couverture du livre. Elle l’a ouvert en deux pour inspecter la taille des lettres. La sentence a tardé et : « Ça va, c’est pas écrit trop petit. » Puis elle l’a posé sur le rebord de la fenêtre, à côté de ses lunettes-loupes achetées à la pharmacie. Et on en a plus entendu parler.
Dimanche dernier, je suis allée lui rendre visite. Elle revenait de l’église. Elle était haletante. Elle avait les joues roses. Des flammes lui sortaient des yeux. « T’as fait entrer le diable chez moi. Tu vas emmener cette cochonnerie avec toi. Je te préviens, si je vais en enfer, tu viens avec moi. Et j’aurais pas pitié à te regarder te consumer à petit feu. » Sans demander mon reste, j’ai pris le livre sous le bras. De retour dans la voiture, j’ai lu la dernière de couverture et remarqué les pages cornées et biffées. Ma mamie bigoudène, y a pas très longtemps, elle m’a offert Histoire d’O de Pauline Réage pour, je la cite, « m’initier à la littérature érotique ». Mon cadeau, elle l’a lu. Elle n’aurait alors pas supporté ? Sur la septième page, sous les remerciements, elle a écrit avec sa belle écriture : « De littérature, 50 nuances de Grey n’a que les deux dernières syllabes. Merci ». Retour à l’envoyeur.

Sainte-Agnès

Dessine-moi une « dette amicale »

L’autre jour, j’ai avoué à mes petits camarades de Dilhad Sul être la créancière d’une « dette amicale ». C’est pas à un vieux sage qu’on apprend à faire des grimaces. Jean Kergrist intrigué, piqué par la curiosité, me défie : « Dessine-moi une dette amicale. » J’ai zéro talent de dessinatrice. Chez moi, les vaches ressemblent à des chevaux. Et vice-versa. Dessiner un mouton, je sais pas faire. Mais une « dette amicale », c’est dans mes cordes :

« Haletante, avant de franchir la grande porte, elle s’était arrêtée sous le porche pour reprendre son souffle. Elle avait crachoté dans le creux de ses mains, les avait frictionnées puis les avait passées dans ses cheveux pour les discipliner. De l’index, elle avait dessiné ses sourcils. Ses pommettes étaient roses. Ses lèvres rouge-sang. Elle n’en était pas sûre mais elle espérait : Dieu est bon. Dieu pardonne les siens. Elle est sienne. Donc, Dieu la pardonnera. Le doute persistait : pourquoi se cachaient-ils alors ?
Elle entra par la grande porte. Elle prit le petit livre rouge qu’une vieille femme qui ressemblait à toutes les vieilles femmes d’église lui tendait ostensiblement. Elle s’engagea dans l’allée centrale pour rejoindre la place qui était la sienne depuis quelques années. A mesure qu’elle avançait, elle goûtait le poids des regards désapprobateurs se poser sur elle. Ces regards-là n’étaient pas ceux des fidèles déjà installés. Ils sentaient le cierge consumé, l’encens, les lys fanés et l’encaustique. Elle était désormais blême. La tête rentrée dans les épaules, elle regagna son rang ; salua les personnes déjà installées et caressa machinalement ses fesses pour tendre l’étoffe de sa jupe avant de s’asseoir. Le rituel était aujourd’hui inutile et ridicule. Froissée, elle l’était déjà. Elle posa son postérieur sur le banc. Ça brûlait ! C’était donc ça l’enfer ! En créant les bancs en bois, Dieu avait oublié les coussins pour punir celles qui comme elles pensaient pouvoir passer entre les mailles du filet. C’est de bonne guerre. Un point pour elle. Un point pour Dieu. Mais quand même, jamais elle n’aurait dû le laisser cueillir du genêt… Habitée par de délicieux souvenirs et l’expectative d’un nouveau rendez-vous clandestin, elle laissa glisser sur elle les paroles du curé et de ses préposés. Déjà, elle était venue…
Un petit vieux qui ressemblait à tous les petits vieux d’église l’arracha de ses songes. Il lui tendait un panier en osier. Elle fourra ses mains dans les poches de sa jupe, fouilla leurs contours et se souvint avoir dépensé ses dernières pièces jaunes, la veille, chez l’épicier. Le panier du petit vieux s’impatientait. Il la menaçait au nez et à la barbe. Pressée, elle sortit alors sa main et offrit à la paroisse des pépites : une dizaine de petites fleurs d’or de genêts. Elle rougit. Dieu et elle étaient désormais quittes. »

Sainte-Agnès

De battre, ses cuisses se sont embrasées

Parce qu’elles étaient rarement mémorables, elle s’était toujours dit que les premières fois devraient être des dernières. Son baptême de l’air ? Elle avait eu la nausée. Ses premiers talons ? Elle s’était tordu la cheville et était affublée, depuis, d’un surnom que personne ne lui enviait. Sa première fois ? Elle ne s’en souvenait plus. Pour se donner du courage, elle avait bu. Ah, du courage, elle en avait eu ! Il lui avait promis de grimper aux rideaux. Ivre, elle n’avait pas eu le vertige. Elle était « allée au charbon ». Du moins, c’est ce qu’il lui avait dit le lendemain, la mine froissée par le sommeil. Pas par l’émotion.

Cette première fois-là était différente parce qu’inédite dans son genre. Elle n’y était pas préparée. Ne l’avait pas envisagée. Jamais elle ne pensait un jour enlacée celle qui depuis quelques années vivait de l’autre côté de la route. Il y a des barrières qu’on ne franchit pas parce qu’elles sont insurmontables.

C’était arrivé par hasard. Un hasard dont elle n’appréciait plus les contours. Un remerciement pour un service rendu, pensait-t-elle se souvenir. Elle lui avait ouvert la porte. Elles s’étaient assises sur le canapé. L’une à côté de l’autre. Personne n’avait jamais posé aussi spontanément ses fesses à côté d’elle. Elles avaient parlé. Elle avait ri. Cette fille-là était vraiment drôle. Le temps s’était arrêté sur un décolleté qui ne devait laisser personne de marbre. Le « V » dessiné dans l’entre-deux de ses seins lui signalait qu’elle était prise au piège. Déjà, elle poserait les armes. C’est ce qu’elle pensera plus tard quand elle la regardera s’habiller le matin. Il y aurait alors les robes qu’elles appelleraient « Victoire », celles qui restituaient l’émotion et le galbe de la première fois. Elles n’avaient pas bu. Elle n’y avait pas pensé. Elle lui avait d’abord passé les doigts dans les cheveux. Elle ne l’avait pas repoussée. Elle avait rosi. Pour étouffer le feu qui la consumait, elle lui avait caressé la joue. Elle l’avait embrasée d’amour. Puis leurs lèvres s’étaient rejointes. Elle les lui avait picorées. Pour la première fois, son cœur battait la mesure. Pour la première fois, son cœur batterait entre ses cuisses. Et elle, avec ses doigts, de lui prendre le pouls…

Sainte-Agnès

Vous dansez ?

La fille est brune et élancée. C’est tout ce que Dédé a eu le temps de remarquer. A présent, elle est un peu trop près de lui pour qu’il puisse l’observer sans que ça fasse examen médical. Il la tient d’une main par la taille et l’autre main dans sa main lui paraît chaude. Les deux mains s’emboîtent comme deux pièces d’un puzzle et ne bougent plus. Les deux mains se parlent et s’envoient de l’électricité. Les deux danseurs ne se parlent pas. Ils décident de séparer ces drôles de mains qui font la causette et l’idée leur vient en même temps. Dédé a maintenant ses deux mains sur les hanches de la brune et la brune a posé ses deux mains sur les épaules à Dédé. C’est pire. Ou c’est mieux.
Enfin, ça continue : les deux corps se causent sans qu’ils ne leur aient rien demandé. Les deux corps se collent comme de vieilles connaissances et les danseurs doivent faire un effort pour ne pas se retrouver joue contre joue, tellement leurs corps trouvent ça évident.
Comment prendre ses distances ? Impossible sans se marcher sur les pieds. Par contre, se rapprocher reste possible bien qu’immoral : ils ne se connaissent même pas, ne se sont pas dit le moindre mot et se demandent comment ils ont fait leur compte pour ne pas s’apercevoir alors que le café est si petit… Alors, les muscles se tendent afin d’empêcher les têtes, les joues, les bras, les hanches, les cuisses et le reste, de se coller. Mais, c’est fatiguant. Leur vient l’idée de gicler d’un bond, d’échapper à l’attraction, d’instaurer le triomphe de l’intelligence humaine sur la pulsion animale. Mais au même moment, leurs cerveaux les trahissent, mettant en branle les nerfs optiques. On ne prend pas une décision aussi grave sans un minimum de concertation. C’est pourquoi les pupilles effectuent un mouvement rotatif qu’accompagne un glissement arrière des cous qui amène les yeux dans les yeux. Erreur fatale ! Le coup d’œil est furtif mais édifiant : de toute évidence, les deux machines sont mues par des électroaimants surpuissants qui, si les humanoïdes ne tournent pas brusquement la tête, les conduiront au fatal coup de jus. Ils tournent donc brusquement la  tête sur le côté, dans le style Buenos-Aires.
Les corps deviendraient-ils soudain obéissants ? Les deux bouches éclatent alors de rire. V’là aut chose ! Ils ne peuvent pas rester comme ça à rire dans le dos l’un de l’autre, c’est carrément malpoli. Alors les yeux recommencent leur cirque. Mais ce coup-ci, ça dure plusieurs secondes et ça brûle tellement qu’ils sont obligés d’arrêter de se regarder. De là à poser la joue sur l’épaule du partenaire… C’est à croire qu’ils ont perdu le contrôle de l’affaire. D’ailleurs, les joues ne décollent plus des épaules et les corps se détendent de façon inquiétante. Les bassins en profitent pour se rapprocher dangereusement. Les frottements, phénomène bien connu, excitent les électroaimants. Y’a des étincelles partout, la température monte dangereusement et c’est l’anarchie : le sexe ne va pas tarder à prendre le pouvoir. Leurs yeux se ferment. Ça y est.
Que fait la police du cerveau ? Rien. Déjà la chatte ronronne en se frottant à la cuisse du garçon dont le gourdin prend du volume. Guignol met en fuite le gendarme. Guignol, Guignol ! entendent-ils crier dans leurs rêves, comme si une bande d’enfants les regardait par dessus un talus imaginaire, comme s’ils se donnaient en spectacle. Leurs paupières s’ouvrent, puis leurs jambes cessent de tanguer. Les corps s’effacent soudain, comme aspirés par des sables mouvants et les neurones s’activent pour leur braquer des spots de réalité en pleine poire  : depuis longtemps il n’y a plus de musique et les clients leur refilent un paquet de sourires entendus.

 Gérard Alle, Un air à faire pleurer la mariée

Un Q majuscule

Elle était amnésique de ses relations amoureuses. De leur nombre. Pas du plaisir qu’elle avait à détrousser les gardiens du temple judéo-chrétien. Combien avait-elle eu d’amants ? Dix, vingt, trente ? Davantage ? Qu’importe le chiffre, elle avait l’ivresse des soirées arrosées qui, à la faveur d’un mal de crâne, effaçait l’ardoise. Pour se souvenir, sans coup férir – parce qu’elle obtenait de cet exercice une satisfaction qu’elle conservait dans un carnet de voyages – elle avait commencé à écrire et à détailler ses ébats comme on enfile des breloques sur un semainier.
Avec le temps, l’expectative joyeuse d’un report manuscrit et littéraire sur le papier l’emportait sur la promesse d’une jouissance charnelle que de toute façon elle obtiendrait. Ses partenaires n’avaient pas tous les lettres. Parfois, pour frapper le point G, elle avait recourt au plaisir solitaire, souvent salutaire.
Et puis, un jour, elle était tombée en amour pour un lettré. D’elle, il disait : « Elle a un cul majuscule. » De lui, sans ironie, celle qui avait fait défiler pléthore de partenaires, répliquait : « C’est un putain de coup. » Elle cessa de noircir les pages de son carnet de voyages parce qu’avec le temps, les promesses, les reproches et les retrouvailles, son encre était sèche ; ses envies pourtant intactes. Pour cet amant, elle ne prenait plus la plume. Elle la promenait ; la commissure de ses lèvres puis, plus loin, la naissance de sa ceinture pelvienne. Et surtout, l’ingrat ne méritait absolument pas d’être le sujet de son désir littéraire, lui qui lui demandait d’être la réplique généreuse d’une créature fantasmée, pêchée dans les lignes d’un roman encensé par la critique vertueuse. Séditieuse, pleine, excessive, subversive, gourmande, puissante, la maîtresse idéalisée et rêvée était insaisissable et la rendait, de fait, trop accessible. Pas assez fictive…

Sainte-Agnès