Fest-noz fiction 24

Yann-Loeiz ne semblait pas vraiment convaincu. Il avait déjà réussi par le passé à faire entendre raison à Kernon, mais c’était toujours à l’arrache. En  l’occurrence, il fallait que ce soit lui y aille. Il se souvenait de ces soirs de résultats d’élections à la salle municipale. Kernon ponctuait chaque bulletin Le Pen dépouillé d’un « Vas-y Jean-Marie ! » ou d’un « Yes ! » provocateur. Tout un chacun savait que Yann-Loeiz ne supportait guère ces comportements et régulièrement, les regards se tournaient vers lui pour guetter ses réactions. A ces moments là, il oubliait les virées d’enfance avec Pierre Kernon, lorsqu’ils partaient pour un après-midi entier sur les sentiers à la recherche de nids d’oiseaux rares, d’orvets qui se cassaient comme du verre ou de noisettes à l’automne. Yann-Loeiz avait tâté de l’Université pendant que Kernon reprenait la ferme de ses parents après avoir échoué à l’école d’agriculture de Kernivot. Leurs chemins avaient sérieusement divergé et à présent, ce n‘était que de froids « Bonjour », à la place des « Salut ! »  fraternels de jadis. Quand il avait appris que son camarade de jeux d’enfance s’était engagé chez Le Pen, Yann-Loeiz s’était juré de ne plus jamais partager la bolée avec lui. Il avait tenu sa résolution jusqu’à ce qu’il apprenne que Kernon avait déchiré sa carte du Front National un soir de cuite. Il savait que depuis, son camarade s’était rangé sous l’étiquette des abstentionnistes et il avait consenti à reprendre une tasse à l’occasion avec lui, mais plus rien n’était comme avant. Pour Yann-Loeiz, quelqu’un qui avait éprouvé des sympathies avec Le Pen à un moment donné en gardait forcément des séquelles.

Perig suivait Yann-Loeiz à une distance plutôt proche, ce qui lui permettait d’intervenir le cas échéant. Lorsqu’il vit la silhouette de son copain d’enfance émerger de la lumière du hangar, Kernon l’interpella :
- Nom de Dieu, Yann-Loeiz. Laisse-nous nous battre entre hommes. Viens pas foutre ta merde ici.
- Ecoute, Pierre, tu sais bien que ce que tu fais ne sert à rien.
- Si justement, ça me sert à me défouler. Gast, Cabellou et ses potes socialistes, ils ont foutu en l’air la plupart des fermes du secteur. Déjà rien que la mienne, même pas eu droit à l’extension de ma porcherie, tout ça pour faire plaisir aux écolos du Conseil Général.
- Tu parles ! C’est pas les écolos ni les socialos qui sont la cause de tout ça ! C’est le marché, les banques, l’Europe libérale qui ont fait que les gros paysans ont été favorisés. Du coup, ils ont dû s’agrandir et ceux qui ne pouvaient pas sont restés sur le carreau.

Saint Icare

Fest-noz fiction 23

Résumé des épisodes lointainement précédents :

Perig a retrouvé son amie Silvia au fest-noz organisé par son pote Yann-Loeiz dans la cour de la ferme familiale, fest-noz « sauvage » ponctué d’une magnifique bagarre à l’ancienne entre rouges et curés. Marie-Loeiza fait la tronche, jalouse qu’elle est de la belle Silvia, et noie son amertume dans le vin avec Jeannot, ivrogne de service.

Perig s’était rapproché de Yann-Loeiz pour évaluer la situation avec lui. Même si le combat qui se déroulait sous leurs yeux ne leur déplaisait pas – ils furent de sérieux bagarreurs dans leur prime jeunesse – il commençait à être temps de trouver des moyens d’y mettre un terme. Un couple de sonneurs tenait la scène à présent, mais le nombre de danseurs avait nettement diminué. Une telle bagarre amenait forcément les spectateurs à venir grossir les rangs des supporters respectifs des deux camps. Yann-Loeiz craignait quelques débordements, surtout qu’il avait noté la présence de Pierre Kernon qui avait toujours adoré faire le coup de poing contre les rouges. Il était extrêmement difficile à maîtriser tant sa force faisait reculer ses éventuels adversaires. Fort heureusement, son cerveau ne possédait pas la même puissance que ses biceps. Il se contentait de brailler en partant à l’abordage, mais plus d’une fois, un croche-pied bien placé pouvait faire chuter ce corps maladroit, et la honte qu’il éprouvait de se retrouver le nez dans la poussière suffisait souvent à le calmer. Au cœurde cette mêlée, il ne se montrait guère à son aise face à quelques jeunes nettement plus rusés que lui. Guyonvarc’h et Lallouret, en habitués des combats antifascistes, s’étaient postés en douce derrière Kernon. Guyonvarc’h plongea aux jambes du colosse pour les enserrer de toutes ses forces, pendant que son camarade poussait vigoureusement sur les épaules de leur adversaire. Celui-ci, chevilles bloquées, ne réalisa ce qui lui arrivait qu’après avoir perdu l’équilibre. Il tomba lourdement sur la terre battue.

Perig souriait.  Voir Pierre Kernon rouler dans la poussière lui était particulièrement jouissif, même si celui-ci se relevait aussi sec pour partir à l’abordage. Il s’était souvent engueulé avec lui lorsqu’il le rencontrait par hasard au Bar des Ports, essentiellement à propos de politique. Certes ses années Le Pen étaient derrière lui, mais il lui restait cet esprit fasciste sur fond de beauf-attitude. Toujours à râler contre les immigrés, les fonctionnaires, les profs, les gens des bureaux, Bruxelles… Seuls les paysans trouvaient grâce à ses yeux. Donc Lucien, le père de Yann Loei, et ses camarades Job et Maurice échappaient à la critique. Partant du principe que « les chiens ne font pas des chats », Yann-Loeiz, fils de paysan, se trouvait du coup englobé dans le clan des travailleurs, même si son emploi dans le secteur de la culture le mettait quelque peu à distance. Perig n’était pas sans savoir ces liens à la fois de voisinage et de classe sociale. Il s’approcha de Yann-Loeiz.

- Tu ne crois pas que tu pourrais intervenir auprès de Kernon ? Même si Guyonvarc’h et Lallouret l’ont mis par terre, tu vas voir que dès qu’il sera relevé il repartira à l’abordage pour casser du Cabellou. Et notre fest-noz sera terminé !
- Mouais… Je vais essayer d’y aller. Mais il a bu et tu sais comment il est dans ces cas-là.
- Je sais bien, mais si toi tu n’essaies pas, personne ne va y aller.

Saint Icare
de retour

L’organologie pour les nuls
n°1 :
Le biniou

Nous entamons aujourd’hui le premier opus d’une série intitulée : « L’organologie pour les nuls ».
Toi, gentil lecteur, avide de comprendre le fonctionnement des instruments de musique, ou toi qui souffres d’acouphènes dont la raison n’est encore pas bien élucidée : étudions ensemble plus en détail, si tu le veux bien, d’un point de vue musicologique, voir ethnomusicologique, un instrument, comme ça, au hasard…
Préférence nationale oblige, penchons-nous tout d’abord sur l’étude de l’instrument emblématique de la Bretagne qui, à l’instar du kouign-amann, de Nolwenn Le Roy ou des algues vertes, s’impose comme un symbole de notre belle patrie. J’ai nommé : le biniou !
Le biniou est un instrument à vent de la famille de ceux dont on aimerait bien pouvoir oublier l’existence. Le mot biniou viendrait du latin « bi », signifiant un peu moins de trois, et de « gnou », qui est un mammifère ongulé vivant en Afrique, faute de revenus suffisants pour pouvoir s’offrir un pâturage dans la Beauce.
L’étymologie du mot biniou laisserait donc penser que ledit instrument est capable de produire un son rappelant le beuglement de ces deux bovidés, ce qui ne laisse rien présager de bon d’un point de vue mélodique.
Une erreur courante consiste à penser que le biniou est le mari de la bombarde. C’est faux. C’est son amant.
Mais ne mettons pas les vieilles charrues avant les bœufs et « tentons d’en comprendre un peu plus avant de nous forger un avis définitivement négatif » (1).
biniou
Le biniou se compose de quatre parties distinctes (voir schéma ci-dessus *). La première est le levriad (a), sorte de chalumeau pas bien fini, fonctionnant grâce à une anche double, et percé de six ou sept trous dont la moitié ne sert absolument à rien : si les notes émises par l’instrument peuvent, dans le bas de la gamme, rappeler éventuellement le souvenir lointain d’un son supportable, les « notes » les plus aiguës peuvent être comparées au grincement d’une porte de 4L mal huilée ou au bruit que peut émettre une disqueuse coupant un rail de chemin de fer… Bref, on se demande pourquoi Yann Tampurien, le concepteur supposé de cet instrument, a voulu faire tant de zèle : « force est de constater que 3 trous auraient largement suffis… » (2)
Les notes du biniou sont le Si bémol, le Do, le Ré approximatif, le Mi « à peu près » Bémol, le Fa, le Truut et le couac (demi-Bémol).
Autre partie du biniou, le bourdon (b) – ou Korn boud pour les bretonnants – est un tuyau qui fait entendre un son grave, qui varie allègrement en fonction de l’hygrométrie et du sens du vent. Le son produit, s’il n’est pas aussi irritant que celui du levriad, n’est pas sans rappeler « le cri d’un cétacé en rut » (3). Mais ne soyons pas trop médisant car, depuis la récente inscription du fest-noz au patrimoine immatériel de l’Unesco, il est de bien mauvais ton d’oser critiquer quoique ce soit se rapprochant de près ou de loin aux fêtes nocturnes et populaires de notre belle nation, où poussent à profusion le genêt et l’ajonc…
Ensuite, le sutell (c) – ou porte-vent pour les Auvergnats n’ayant jamais mis les pieds à Pouldreuzic – est un tuyau qui permet de gonfler la poche (nous y reviendrons plus tard, ne nous éparpillons pas). Ce tuyau est muni d’une soupape. Si le souverain pontife se permet de souffler dans les bronches des vilains pêcheurs qui s’écartent du droit chemin, la soupape, elle, empêche de se ramasser en pleine tronche l’air si difficilement insufflé dans la poche du biniou. Il s’agit là sans doute du seul petit détail laissant présager d’un début de bon sens lors de la conception de l’instrument…
Autre fonction parfois sous estimée du sutell, il permet au biniaouer – c’est ainsi qu’on nommera le joueur de biniou, par convention, même s’il s’appelle Roger – de renforcer son système immunitaire avec une efficacité redoutable : via le sutell, sont injectés dans la poche, en vrac, et sans vous détailler les proportions et pourcentages : salive, bière tiède, éventuels restachoù de cacahuètes ou de pâté de campagne, bactéries diverses et staphylocoques d’Auray (pour les Vannetais), ou de Poullaouën (pour les plus chanceux…), sources d’infections diverses et variées. Après quelques années de pratique, l’organisme du biniaouer peut, et c’est scientifiquement assez étonnant, rester totalement insensible aux multiples attaques bactériologiques émanant des entrailles de l’instrument…
Bref, tout comme on ne prête pas sa femme, sa voiture ni son stylo plume, mieux vaut également éviter de refiler son biniou au premier sonneur venu, sous peine de mettre en quarantaine tout son entourage, voir son bagad si celui-ci joue en troupeau.
Dernière partie de notre instrument du jour : la poche (d). Généralement en cuir, elle est, tout comme la cavité crânienne d’un joueur de foot de 1ère division, remplie de rien. Il est par contre bien moins facile de se payer une piscine, une jolie voiture rouge et une prostipute par soir en sonnant au fest-noz du coin qu’en courant après un ballon. Ceci explique peut-être la certaine désaffection que connait la pratique du biniou aujourd’hui : existe-t-il une fédération française de biniou ? : non !
A-t-on vu une bande de collègues se faire une soirée télé en ingurgitant des litres de bière tiède et des pizzas molles en regardant la retransmission du championnat des sonneurs sur la télé locale ? : non !
Mais je m’égare : la poche donc, placée sous l’aisselle gauche du sonneur, laisse échapper, sous la pression du bras contre les côtes, l’air qu’elle contient, par deux autres tuyaux – (a) et (b), vous suivez toujours ? – bref, quand on appuie là, ça fait un son comme ça : c’est très moche !
De surcroît, non contente de fermenter de l’intérieur, la poche du biniou pue donc également de l’extérieur, ce qui permet de créer une certaine osmose olfactive. N’y voyez rien de fonctionnel, c’est juste de la coquetterie…
Que dire enfin de l’instrument dans sa globalité, sans devoir employer de termes grossiers ou déplaisants ? Esthétiquement, l’apparence reste assez rédhibitoire. Acoustiquement, c’est un supplice sans nom. Se pose alors une question majeure : comment un instrument aussi rustique a-t-il pu se faire le vecteur de ce qui reste aux yeux de beaucoup comme l’une des formes d’art la plus aboutie à ce jour sur notre belle planète ? : la gavotte.
C’est cette question existentielle que nous tâcherons de solutionner prochainement si vous le voulez bien.
Lapous Du
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Bibliographie
* Crayonnage sur cellulose, collection particulière, British Local Muséum of Gavottistan.
1. Christian Troadec, « La course aux médias », éditions Bonnets Rouges.
2. David Guetta, précis de musicologie à l’usage des bobos, Poum-tchack éditions.
3. Jacques-Yves Cousteau, La Gavotte du surimi, éditions Armor Lux.

Fest-noz fiction 15 bis

From : Françoise
To : Jean-Pierre
Jean-Pierre,
Tu te souviens, lors de notre voyage de Rennes à Dinard, je t’ai posé quelques questions sur tes conquêtes au fest-noz. Tu m’as expliqué les difficultés que tu rencontrais, et comment le monde avait changé. Plus question de boire deux demis et de raconter trois conneries à la copine, qui de toute façon, avait déjà bouclé l’affaire. Aujourd’hui, entre deux gavottes, elle est sur son smartphone et ne te regarde même plus.
La solution est simple Jean-Pierre, nous allons créer un site de rencontre pour les habitués des fest-noz.

From : Jean-Pierre
To : Françoise
Heu ! Ça va Françoise ?

From : Françoise
To : Jean-Pierre
Bien sûr que ça va, idiot ! C’est une superbe idée ; de plus avec les badges d’entrée et tout, on a tous les fichiers des habitués. Tu te mets au travail tout de suite, tu mets Gwen, le stagiaire, dans ta poche, et vous me pondez un site vite-fait. Comme je suis généreuse, vous aurez le droit tous les deux à des stock-options. Si l’affaire marche, vous êtes riches. Et elle va marcher !

From : Jean-Pierre
To : Françoise
D’accord, d’accord, mais les fichiers ne sont pas à nous, c’est au fonds de pension !

From : Françoise
To : Jean-Pierre
Tu veux peut-être qu’on leur demande l’autorisation ? Ce que tu peux être ballot parfois !

From : Jean-Pierre
To : Françoise
Et comment tu veux l’appeler, ton site ?

From : Françoise
To : Jean-Pierre
J’ai pensé à une chanson bretonne, une histoire d’amour un peu compliquée, mais bon c’est une histoire d’amour : metig.fr, c’est pas mal non ?

From : Jean-Pierre
To : Françoise
Gloups !!!!

Saint-Dick

Fest-noz fiction hors-série

Jobig jubilait. Devant son miroir, il était en train de se tartiner la tronche de fond de teint et de mascara, à couches larges et généreuses. Son visage décati, émacié et trop osseux, trouvait enfin son utilité : on aurait dit l’Ankou tout craché.

Des années, vingt ans peut-être, qu’on n’avait plus fêté correctement Malargé à Lannion. Les temps étaient sinistres. La crise avait eu raison du carnaval ancestral et, peu à peu, de tous les amusements et de toutes les fantaisies. L’époque faisait la gueule.

Endorsés par l’Unesco – une mafia culturelle – les festoù-noz étaient devenus affaire de commerce et de tourisme, plus proches des sports collectifs que des joyeuses suées communicatives d’antan. Ne parlons même pas de ces binious trop justes, que les beat-box et autres séquenceurs s’évertuaient dorénavant à masquer de leur mélasse claironnante. La musique bretonne, elle, était déguisée toute l’année.

Heureusement, ici ou là, une résistance, sporadique, se manifestait. Le bouche-à-oreille avait parcouru une bonne partie du Trégor : cette année, mardi en huit, gras ou pas, on ressusciterait Malargé, coûte que coûte,  déguisé, grimé, ou masqué. On forcerait l’entrée du fest-noz de la Fnaca (de catégorie B) et, comme au siècle dernier, on fêterait les Gras. Et on en profiterait pour pourrir par la joie cette représentation de danses compassées, quadrillées et réglées, tristes comme du papier sans musique.

« Sant Iwan ! » En bas de la place du Maralac’h, la vieille Louisette, apercevant Jobig, se signa, terrorisée par l’apparition. Jobig se marra. « N’ayez pas peur, madame, je suis pas l’Ankou ! Je vais au bal masqué. » À peine rassurée, ma doue beniget, la vieille l’engueula : « Quand même, faut pas rigoler avec ces choses-là ! »

« Ouais, eh ben, Ankou ou pas, personne ne rentre dans un lieu public avec des objets contondants. » Le bouche-à-oreille avait atteint aussi la gendarmerie. Le commandant Le Braz n’était pas trop con. On disait même qu’il était mal vu, à la brigade, pour ses sympathies gauchistes. « Vous les récupérerez en sortant. » Quatre autres faux, les lames montées à l’envers, étaient déjà sur le parvis. Jobig avait raté son coup. C’était râpé pour l’originalité du déguisement. Entre un Merlin l’enchanteur en peau de lapin, une assez jolie Anne de Bretagne un peu trop boiteuse, kamm jilgamm, les trois bigoudènes réglementaires et un Glenmor bedonnant tout à fait ressemblant, il y avait déjà quatre autres ankous qui paradaient au bar, aussi cadavériques l’un que l’autre, et déjà bien éméchés. Une bonne cinquantaine de fêtards déguisés dansaient le plinn, en braillant un vieil air, la musique officielle n’ayant pas encore commencé. « Putain, Job, où tu l’as trouvé, ton bragou ?! Il est vachement mieux que le mien ! » lui lança l’Ankou n°2. « Plus le froc est large, plus l’homme est fort », balança sentencieusement Robert Le Du, l’Ankou n°3. « Et ton chupenn, il est trop classe ! » rajouta le n°4. Un peu rasséréné que ses concurrents lui accordent le premier prix de déguisement, Jobig paya son coup à ses collègues croquemorts.

On était loin des anciens carnavals extravagants du vingtième siècle, mais la plupart des danseurs présents, les non-déguisés, étaient plutôt réjouis de cette résurgence inattendue. Il n’y avait quasiment aucun jeune dans la salle, les tracasseries et les formalités imposées depuis le classement du fest-noz à l’Unesco les avaient tous peu à peu détournés de la danse bretonne. « Ils sont tous à la soirée disco de l’IUT », annonça Robert. « Ah, ben, on ira là-bas boire un coup, t’à l’heure, alors. »

Les sonneurs terminaient de s’accorder. La danse, macabre, commença.

Dans leur édition du jeudi, les quotidiens et le journal du Trégor firent état de l’accident survenu l’avant-veille, à la sortie du fest-noz des Gras. Arrivés immédiatement sur les lieux, en haut de Brelevenez, le commandant Le Braz et le Samu ne purent que constater le décès des cinq passagers du véhicule, encastré dans un mur.

Cinq faux ankous dans la même charrette, belle moisson pour le vrai. Louisette avait raison.

Marluche

Fest noz fiction 22

Pour les jeunes paysans venus se défouler au fest-noz après l’arrachage des pommes de terre, c’était une forme d’aubaine que cette rixe. Eux qui aimaient se battre ne trouvaient plus guère d’occasions pour assouvir de désir. Le dancing de Saint-Telo avait fermé ses portes depuis quelques années, et les légendaires bagarres qui y opposaient les clans du canton s’étaient éteintes avec lui. Restaient quelques échauffourées au sortir du Bar des Sports ou de la taverne du Pont de l’Aulne. Ces minables querelles d’après boire se terminaient parfois près du monument aux morts. Mais rien de commun avec ces magnifiques batailles rangées en plein bourg de Saint-Telo à trois heures du matin !

Cette fois, c’était une querelle bien classique, les rouges contre les curés, avec les variations locales habituelles. Les forces en présence semblaient d’égale valeur, et cela promettait une belle empoignade. Regroupés autour de Luigi, les curés faisaient bloc. Au trio initial s’était ajouté Pierre Kernon, colosse de plus de cent-trente kilos, certes un peu gras, mais habitué à manier les lourdes bottes de paille dans sa jeunesse, ce qui lui donnait une force peu commune qui lui avait été d’un grand secours alors qu’il collait régulièrement des affiches pour le Front National à Quimper dans les années 1990. Il avait cessé de militer lorsqu’il s’était aperçu que la famille Le Pen pétait dans la soie à Saint-Cloud pendant que lui, pauvre petit agriculteur, était condamné à la pauvreté malgré un travail intense et un endettement important. Pierre Kernon faisait masse auprès du filiforme Luigi. La vision de ce colosse avait d’abord interloqué ceux qui souhaitaient prendre la défense de Cabellou, lesquels risquaient de se trouver en infériorité numérique. D’autres s’approchèrent de l’aire et peu à peu, le nombre de belligérants s’accrut en se répartissant de manière à peu près équitable entre les deux camps. Les coups de poings pleuvaient, ceux qui les réceptionnaient n’en avaient cure et se relevaient aussitôt pour riposter. Ah pour une belle bagarre, c’était une belle bagarre !

Saint Icare

Fest-noz fiction 14 bis

Le soleil s’était vraiment trompé, et l’automne londonien tenait toutes ses promesses. Au 8ème étage de la tour de verre, Françoise s’habituait peu à peu à son boulot. Dans le vaste « open-space » où elle travaillait, elle avait réussi à se placer en regardant le sud-ouest.  Au loin là-bas, derrière les avions qui se posaient à Heathrow, elle imaginait sa Bretagne, en levant les yeux au-dessus de son ordinateur.
Tator faisait tout pour que son intégration se passe bien, et au niveau du travail, ça marchait plutôt bien. Bien sûr, il n’était pas simple de persuader les Irlandais et les Écossais de moins boire et d’être plus présentables pour leurs spectacles, mais imaginez, on partait de loin avec les « Dubliners » dans les années 60, pour arriver aux beaux spectacles de claquettes comme on les faisait maintenant, propres, bien réglés, capables de plaire à la grande majorité des ménagères de moins de 50 ans !

Ses parents étaient venus la voir à Londres, mais ils n’avaient pas osé entrer dans la grande tour en verre. Ils étaient restés devant à l’attendre, en mangeant un sandwich totalement insipide comme seuls les Anglais savent les faire, quoique… Son père s’amusait à regarder les cadres rentrer et sortir d’un pas décidé, comme dans une version moderne de « Playtime », avec juste les portables en plus !

Tator s’occupait de la vie sociale de Françoise. Une fois de plus, il avait prévu de l’amener dans un pub branché. Il faut dire qu’elle ne laissait pas indifférents les traders blasés de bimbos. À la deuxième pinte, lasse d’entendre les même discussions et vantardises, Françoise s’assoupit dans un coin du pub sur une banquette.
La rivière de cristal se brise en milles éclats de lumière sur les rocs de granit, quelques peupliers graciles ont décidé de frissonner aux premiers jours de l’automne. Là-bas, près de la chapelle, au bout du chemin couvert de mousse, une assemblée s’amuse. Il fait bon. Le Bris chante une gavotte de sa voix claire et régulière ; Madame Fer de sa voix plus aiguë lui donne la réplique .
Assis sur un banc, Yann Thomas explique, malicieux, à un jeune biniouer, cheveux un peu longs et moustache, le morceau qu’ils vont jouer ; Il en jouera un autre !
Françoise se glisse dans la chaîne, les danseurs qui l’entourent ont les mains calleuses, mais transcendés par les chanteurs, ils deviennent aériens. En passant, elle sourit au jeune joueur de biniou, il en semble tout ému. L’après-midi est belle. La cloche de la chapelle se met à tinter.
Françoise ! Françoise ! « It’s time to go » ; tu n’as pas entendu la cloche du pub ? C’est l’heure. Un peu endormie, Françoise se relève, prend son sac et sort dans la nuit londonienne. « Il vaut mieux que tu prennes un taxi pour rentrer ».
Installée à l’arrière du cab noir, Françoise finit de se réveiller.
Cette fois-ci c’est décidé ! Demain matin, j’envoie un mail à Jean-Pierre, et il a intérêt à se remuer celui-là !

Saint-Dick

Fest-noz fiction 21

Lucien, Job et Maurice virent une partie de l’assistance se ranger autour des protagonistes. L’orientation politique du public de ce free-fest-noz tendait à laisser imaginer un soutien plus affirmé au laïque rouge vif qu’au catho classé à droite. Seulement voilà, en Basse-Bretagne, les étiquettes valsent si allègrement qu’on ne peut guère leur accorder qu’une confiance très limitée. Le credo libertaire de la majeure partie des amis de Yann-Loeiz semblait être mis à mal par les circonstances locales. Ceux qui avaient fréquenté l’école de la République restaient attachés pour la plupart à ce maître un peu autoritaire et sportif qu’était Cabellou. Quant à ceux de l’école Notre-Dame de la Pitié, ils gardaient une certaine amitié envers ce maître-copain que fut Luigi dans ses grandes années où, encore célibataire, il prenait sur son temps libre pour emmener ses élèves le samedi après-midi à l’école de football municipale. Certains élèves avaient changé de camp en route, comme le fils Lallouret, ex de la catho, devenu depuis encore plus anticlérical que les militants de la Libre-Pensée. Ou encore Patrick Le Tauzier, fils de militants communistes, passé à la droite bretonne extrême après ses échecs répétés aux divers concours administratifs qu’il avait préparés. Et tous leurs camarades se connaissaient. Pour certains, depuis la maternelle, pour d’autres depuis les équipes minimes et cadets de l’Union Sportive de Ploumenez. Le temps avait estompé certains différends qui dataient de ces époques lointaines. Mais d’autres avaient résisté à l’usure. Ainsi  Lallouret et Le Tauzier n’avaient jamais pu se sentir, et il leur était arrivé plus d’une fois de se battre en se croisant sur le chemin de retour de leurs écoles respectives en se traitant de « Frères louches[1] » ou de « Reor ruz [2]». Lallouret voulut aller prêter main forte à Cabellou et Guyonvarc’h, tandis que Le Tauzier rejoignait la troupe de Luigi et Guéguen. Trois contre trois, les forces en présence semblaient équilibrées et du coup quelques autres se sentirent des envies de se mêler à cette bagarre à l’ancienne.

Saint Icare


[1] Insulte souvent proférée par les enfants des écoles publiques à l’égard des enfants des écoles catholiques

[2] Cul rouge

Gavotte AOP

gavotte_DilhadSul_EricLegret

Le week-end dernier, j’ai traîné mes savates à Poullaouën, petite commune du Centre Bretagne, entre Carhaix et Acapulco. Beaucoup plus de points communs d’ailleurs avec Acapulco. Question de température et d’ambiance. C’était ce que les organisateurs appellent « La Nuit de la gavotte », en référence, j’imagine, à la « Nuit des musées »*. Sauf que leur nuit à eux, elle dure 4 jours (ces gens-là fument les fanes de patates pour rester éveiller et pour tenir la marée ) et qu’ils militent contre la momification de LEUR gavotte. Pas la gavotte. LEUR gavotte. Celle de Poullaouën. L’argutie est ténue mais ils y tiennent. Question de fierté, d’appartenance. Tout un programme.

Ce rendez-vous populaire ne ressemble à aucun autre. C’est un espèce d’ovni dans le paysage aseptisé du « monde de la culture » et même, je vais oser, dans celui du fest-noz (j’ai été allègrement rétribuée pour écrire ceci… on fait son beurre comme on peut). L’endroit est d’ailleurs saturé en microbes allergènes. Il est plus probable de choper la dengue à Poullaouën qu’à Papeete. C’est une étuve. Celles et ceux qui portent des lunettes ne sont pas à la fête. Ça sent la transpi, l’encaustique, la chaussette, les eaux de Cologne, la crème Scholl pour les talons secs, l’après-rasage, l’adoucissant, la lavande bio, le genêt, le foin. C’est selon. Le cocktail n’est pas désagréable. Je dirais même qu’il titille les phéromones. Tous, ils sont extatiques ; comme s’ils avaient vu la Vierge.
Pour accéder à la ronde, il est conseillé d’arriver dès l’ouverture des portes. Plus tard, ça devient compliqué. Il faut jouer des coudes. Et parfois aussi des mollets. Coopté et adopté par la communauté, Il faut être prêt à mouiller son maillot ; à mélanger son ADN avec son voisin de gauche et, au virage, devant la scène, quand on tient la corde, à frotter sa généreuse poitrine contre le torse d’un type qu’on peut pas voir en peinture mais pour qui on a déjà eu des pensées lubriques**. Le genre humain est bizarrement constitué. Si seulement on était des animaux… Ah ? Mais ?! C’est une autre histoire…

À Poullaouën, il est très mal perçu de danser autre chose que la gavotte AOP. Par le passé, quelques-uns ont tenté de fronder l’ordre établi. Ils ont mordu la poussière. On ne les a plus jamais revus. Les oubliettes, le poteau de Justice ou les tranchées du canal de Nantes à Brest… c’était au choix. Ils sont bornés à Poullaouën. Mais pas obtus…

Sainte-Agnès

* Je soupçonne celles et ceux qui organisent cette grande kermesse d’être des militants culturels, tendance gauchiste. La culture, pour eux, ça participe à l’épanouissement des hommes et au Produit intérieur brut. Je suppute…

** J’écris au nom de la communauté. Je suis une femme mariée. J’applique précisément les préceptes dictés par monsieur le curé. La tentation, pas de ça chez moi.

© Merci à mon copain Eric Legret, le plus talentueux chasseur d’images de Poullaouën et de Navarre

Fest-noz fiction 13 bis

Le contraste était saisissant entre l’aéroport de Dinard, perdu au milieu de nulle part, et Stanstead, immense foirail ou débarquaient tous les low-costs d’Europe et peut-être d’ailleurs. Françoise s’était éteinte au milieu de la foule, marchant dans des couloirs interminables. « Quel chemin parcouru », pensait-elle, « depuis les cours de danse de ce pauvre Riri, et Yann-Loeiz se débattant au milieu de ses « pochtrons » bagarreurs ! Après tout il l’avait bien un peu cherché, il n’avait qu’à être un peu moins volage ! ».

Une fois passé la douane, toujours perdue dans ses pensées, elle aperçut à peine Tator, impeccable dans son costume gris, qui était venu la chercher.
- Nous vous avons réservé un petit appartement au centre de Londres, ça devrait vous plaire, il y a un peu plus de magasins qu’à Rennes. Et je ne vous parle pas de Ploumenez !
- Vous avez étudié mes points faibles ?
- Nous cherchons surtout l’efficacité, et si vous êtes dans un contexte favorable ! Je vous propose, en arrivant, de faire un tour dans les pubs branchés de la City, vous verrez, l’ambiance y est très agréable ; pas de bagarre, que des gens propres sur eux !

C’était une nuée de costumes gris qui se massait autour de l’entrée du pub en cette fin d’été, profitant de quelques rayons de soleil qui avaient dû se tromper de destination ! Quelques bimbos aux formes non contestables tentaient de ramener un trader dans leurs filets, en riant aux éclats au moindre commentaire de leurs cibles. « Peut-être ont-elles un faible pour les costumes gris ? » pensa Françoise. Tator commanda deux pintes de ale, dans un recoin du pub un groupe s’agitait.
- Que se passe-t-il là-bas ?
- C’est John Seed le fameux lobbyiste. Il fait l’admiration de tous !
- Et qu’a-t-il de spécial ?
- Il travaille dans une grande boîte de chimie. Parfois nous organisons au pub des soirées entre collègues, et un soir qu’il était un peu éméché, il a parié cinquante mille euros avec son patron qu’il arriverait à faire interdire le purin d’ortie en Europe !
- Et alors ?
- Eh ben il a réussi, incroyable ! On était tous pliés en voyant tous ces jardiniers babas hurler parce qu’on ne voulait plus les laisser faire leur tambouille ! Depuis, c’est un leader, que dis-je un modèle, et dès qu’il arrive quelque part, tout le monde s’agglutine autour de lui.

Françoise eut quelques misères pour finir sa pinte de bière, ce qui avait le don d’amuser Tator. Elle pensait qu’elle était là pour apprendre, qu’il fallait garder le contact avec Jean-Pierre et rapidement passer à autre chose, à cette idée qui la taraudait. Le bruit de la ville, la bière, Jean-Pierre, Yann-Loeiz… Ah celui-là !
Elle eut quelques difficultés à trouver le sommeil .

Saint-Dick

Fest-noz fiction 20

Une belle bagarre à l’ancienne, un contre un, presque à la loyale, ç’aurait été comme une conclusion magnifique à la fête. Mais le cercle des spectateurs s’était agrandi et dans leurs rangs, on commençait à prendre parti pour Luigi ou pour Cabellou. Leurs anciens élèves respectifs présents s’étaient approchés du ring de terre battue. Le fils Guyonvarc’h avait conservé d’excellentes relations avec Luigi, souvenir de bancs d’école et de terrain de foot. Il était d’ailleurs l’un des rares conviés par Madame à l’apéritif. Maxime Guéguen, lui, avait bénéficié de l’enseignement d’Alain Cabellou, enseignement qui l’avait marqué pour la vie avec pour devise « République et Laïcité ».
« -Vas-y Luigi, fous-lui sur la gueule à ce connard de communiste ! » lança Guyonvarc’h à l’encan.
La réponse ne se fit pas attendre : « -Allez Alain, fais-lui ton taol Péron (1) et mets-le par terre ce pote des curés !
-Ta gueule Guyonvarc’h, t’es à peu près aussi demeuré qu’un enfant de chœur impubère !
-Mais je t’emmerde, Guéguen, tu n’as jamais été bon qu’à faire chier le monde, comme tes parents, et à peu près aussi con que tes frangines. »
Quelques autres de leurs amis les avaient suivis vers le ring où Luigi et Cabellou étaient toujours aux prises. Dans un élan de solidarité avec son ancien instit’ de la laïque, le jeune Guéguen empoigna Luigi avant que celui-ci n’ait eu le temps d’envoyer le fameux crochet au menton qui mettait régulièrement ses adversaires au tapis. Aussitôt, Guyonvarc’h, ravi de pouvoir en découdre avec son ennemi de longue date arma son poing pour lui asséner un direct au foie. S’en suivit une mêlée à quatre où l’on roulait dans la poussière, où l’on se relevait et où on se cognait allégrement. Le père de Yann-Loeiz était aux anges, depuis le temps qu’il n’avait pas assisté à une aussi belle bagarre ! « Savet eo ar jeu, poent eo n’emgann bremañ ! » (2), glissa-t’il à son voisin Maurice, venu donner un coup de main au bar du fest-noz. Ce rude combat leur rappelait leur jeunesse où tous deux adoraient se mesurer aux gars de Lokoreg ou encore ceux de Saint-Telo à la sortie du Pott’s, le dancing tenu par Marianne Taridec à Kerspeied. Ils en avaient eu du goût dans ces bagarres d’hommes, où seuls les poings étaient autorisés dans le règlement implicite qui les régissaient.

Saint Icare

[1] Prise de lutte bretonne dans laquelle on soulève littéralement l’adversaire pour le faire retomber au sol sur le dos.
[2] C’est parti pour la dispute, il est temps de se battre maintenant !

Fest-noz fiction 19

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« - Ils étaient où tes copains curés pendant les histoires de pédophilie des années 2000 ? Je ne les ai pas beaucoup entendus, hein ? Ils préféraient se mobiliser avec les associations réactionnaires contre le mariage gay ! lança l’instituteur communiste à Luigi.

- De toute façon, s’ils avaient dit quelque chose, tu ne les aurais même pas écoutés, alors, tu peux les remballer tes arguments ! Je te rappelle que tes camarades communistes ne sont pas blancs comme neige non plus. Ton pote Alex, il ne les martyrisait pas les enfants à la récré ? J’ai entendu dire qu’il leur baissait leur culotte devant leurs camarades quand ils avaient fait une bêtise, alors tu peux balayer devant ta porte.
Et toi, qu’est ce que tu es venu foutre au fest-noz ? Tu as toujours détesté tout ce qui est breton. Je me souviens que, dans le temps, tu organisais des conférences avec Françoise Morvan à la salle du collège, pas vrai ? Pour elle, tous ceux qui s’intéressaient à la langue bretonne ou aux festoù-noz étaient quasiment des nazis !

- Arrête de dire des conneries ! Françoise n’a jamais considéré les bretonnants comme des nazis ; ça, c’est les autonomistes qui le racontent, parce qu’elle leur a mis le nez dans leur pipi. Et toi, tu parles le breton ? Moi, au moins je le comprends, et pas le breton inventé par les Breiz Atao pendant la guerre, mais le vrai breton de la ferme, sans hormones, élevé en plein air ! »

Cabellou eut tout juste le temps de terminer sa phrase qu’il reçut en pleine face le poing de Luigi, excédé par la conversation.
Il était comme ça Luigi, brut de décoffrage. Tout instituteur de l’enseignement catholique qu’il avait été, il restait un homme au sang chaud. Sa grande taille lui procurait une allonge que peu d’hommes possédaient dans le secteur. Il lui suffisait souvent de donner le premier coup et son adversaire se retrouvait illico à terre, sans avoir eu le temps de moufter.
Mais Cabellou n’était pas le premier venu. Son grand-père, originaire de Skaër, avait été entre les deux guerres, un lutteur auréolé d’une réputation qui dépassait les limites de son canton. Il avait donc initié son petit-fils aux subtilités du kliket et du vriad. Même si l’instituteur public avait jeté un voile sur sa bretonnité, il n’en restait pas moins un lutteur breton dans l’âme, qui avait même gagné quelques tournois de gouren dans sa jeunesse. Il se releva aussitôt et empoigna la chemise de Luigi, une main devant, une main derrière. Et d’un subtil coup de patte, il fit rouler son adversaire au sol. Le grand Luigi était vert de rage, pas accoutumé à ce qu’un adversaire le fasse tomber.

Saint-Icare
dessin Goutal

Fest-noz fiction 18

Ce fut une rude et belle empoignade, entre deux adversaires qui savaient se battre. Les connaisseurs s’étaient rapidement attroupés près du lieu de l’échauffourée. Luigi avait été habitué dès sa jeunesse aux batailles rangées d’après match lorsque les derbies de football entre Kerspeied et Ploumenez se terminaient par des mêlées générales plus proches de la soule que du sport de gentlemen. Cabellou, outre son passé de lutteur breton, avait été jadis un spécialiste des bagarres de bal, à tel point qu’il avait été interdit de séjour au dancing de Saint-Telo pendant de nombreuses années, suite à une rixe qui s’était achevée à coups de chaînes de vélo. Cette interdiction ne fut levée qu’à partir du moment il y fêta son mariage avec une fille de la commune. Luigi préférait se battre avec ses poings, tandis que Cabellou s’entendait beaucoup plus en prises de toutes sortes. Du coup, l’issue du combat resta longtemps incertaine, les protagonistes prenant l’avantage tour à tour. Luigi ne réussit à donner que quelques beignes à peine placées. Son adversaire parvenait régulièrement à se reculer comme un judoka qui refuse le combat, ce qui avait le don d’exaspérer le grand Luigi. Et dès que Cabellou parvenait à mettre Luigi à terre, celui-ci trouvait suffisamment de ressource pour lui asséner quelques  coups dans les flancs. Un public de connaisseurs s’était maintenant disposé autour du champ de bataille en laissant de la place  pour que le combat puisse se poursuivre dans les règles de l’art, comme si un ring aux dimensions intuitivement mesurées était l’espace idoine pour une rixe normale. Les paysans présents appréciaient cette bagarre mod kozh, comme ils en eurent souvent l’occasion de déclencher après les moissons ou à la fête du Lenn où régulièrement ils provoquaient les parisiens du camping après le feu d’artifice. Les jugements étaient prononcés sans appel : « Luigi va te le finir à coups de poings dans le foie ! », ou « Cabellou, c’est un sacré vis-fall,[1] t’as vu comment il arrive se défiler puis à faire rouler Luigi dans la poussière ? ». Le père de Yann-Loeiz s’était approché et enviait ces moins vieux que lui qui pouvaient encore trouver la force de se battre entre hommes, comme dans son jeune temps, à l’époque où il n’hésitait pas à donner des poings pour une parole malheureuse, pour les beaux yeux d’une fille, ou tout simplement parce qu’un gars de Saint-Clair ne lui revenait pas ! Nom des dieux, il en avait rossé des types de la région, il s’était pris aussi quelques roustes, et il avait adoré ça !

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[1]  Vicieux, pour un sportif.

Yann Queffélec à la rue

Le programme de France-Musique qui accompagne régulièrement mes trajets automobiles n’étant guère à mon goût, je me lance hier soir dans un morne zapping radiophonique. Et c’est ainsi que je tombe sur la voix profonde de Yann Queffélec interviewé dans l’émission littéraire d’Europe 1. Ayant survolé de son Dictionnaire amoureux de la Bretagne, je me dis que le prix Goncourt 1985 va encore nous faire étalage des lieux communs qui parsèment son dernier ouvrage. Je n’ai pas été déçu !

Le présentateur nous propose, en guise de pause musicale, la version de Nolwenn Leroy du célèbre Tri Martolod, chanson bigoudène popularisée il y a 40 ans par Stivell. Et Yann Queffelec de désannoncer l’histoire de ces trois matelots dans une traduction très personnelle. Figurez-vous qu’ils sont bien allés à Nantes, d’après Queffélec, mais le but de ce voyage était d’aller voir les filles dans des maisons spécialisées, et qu’ils en seraient revenus avec des maladies vénériennes.

On ne saurait trop conseiller à Monsieur Queffélec de mieux se renseigner avant de se lancer inconsidérément dans la traduction d’une langue qui lui est manifestement complètement étrangère. En confondant Pardon Speied, (où il est bien question de maladie vénérienne) et Tri Martolod (où il est question de mariage !) il témoigne d’une ignorance crasse, ignorance qu’on devinait à l’écoute de ses pitoyables commentaires lors de la récente diffusion de la Grande Parade du Festival de Lorient sur France 3.

Yann Queffélec aimerait-il la Bretagne de passion alimentaire ?

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Fest-noz Fiction 12 bis

Dans la voiture qui roulait vers Dinard, Jean-Pierre avait des sentiments partagés. Content et fier de conduire Françoise à l’aéroport, il trouvait dur de la voir partir.
- Tu sais, Jean-Pierre, Londres ce n’est pas très loin, et avec les moyens de communications modernes, je serai toujours près de toi…
- Profitons plutôt de ce moment ensemble, j’avais quelques questions à te poser.
- Des questions à me poser ?

Jean-Pierre connaissait un peu Françoise, elle ne vous emmenait jamais là ou vous vouliez ! Bien sûr, pour lui la question était toute simple et il était prêt à dire oui, mais il se doutait que ça ne prendrait pas cette direction.
- C’est un petit peu personnel…
- Ben vas-y !
- Je voulais savoir comment ça marchait avec les filles dans les Fest-noz ?
- ???
- Ben oui, comment tu t’y prends ?
- A vrai dire, dans les fest-noz du type Yann-Loeiz c’est plus facile : il y a la danse, la buvette – très important la buvette pour discuter – la voiture dans le parking, ou le coin de talus en été, bref c’est fait pour. Maintenant, avec les bagarres ces temps-ci, la situation est plus compliquée, les filles, ça n’aiment pas les bagarres, ça les fait fuir, il paraît qu’il y en a eu une sévère à Ploumenez récemment.

Le petit sourire moitié mélancolique, moitié ironique de Françoise laissa Jean-Pierre perplexe.

- Et les Fest-noz nevez ?
- Là, c’est plus compliqué, il n’y a plus de buvette ; et avec le badge, tu ne peux plus sortir. Il faut rester très correct pour ne pas effrayer les étrangers, et avec l’autocar qui t’attend à la sortie, ce n’est pas simple. Au mieux on se refile son portable et on se retrouve comme ami sur facebook.
- C’est bien ce que je pensais, nous avons de grandes choses à faire ensemble, Jean-Pierre !
- De grandes choses ? Tu peux m’expliquer ?
- Pas encore Jean-Pierre, pas encore. Mais sois patient, et gère avec application le patrimoine que je te laisse.

Au milieu de nulle part, l’aéroport de Dinard semblait tout droit sorti des années 60. Le bar avait des airs de Cinzano et de Saint Raphaël. En attendant l’avion d’O’brianAir, Jean-Pierre et Françoise sirotaient un café.

- Tu as vu le type là-bas, dans la tour de contrôle, on dirait qu’il joue du biniou !
- C’est vrai Jean-Pierre, mais ça doit être une illusion d’optique, ou une déformation professionnelle !

Françoise se mêla à une horde d’anglais prêts à en découdre sur le tarmac pour obtenir une bonne place dans l’avion. Elle regarda par le hublot les rives déchirées de l’estuaire de la Rance en se disant qu’il n’y avait rien de mieux pour aimer la Bretagne que de s’en éloigner un peu.

Saint-Dick

Fest-noz fiction 17

L’inquiétude de Yann-Loeiz grandit lorsqu’il aperçut la silhouette d’Alain Cabellou qui franchissait le porche de la cour. Cet instituteur public en retraite et ancien conseiller municipal d’opposition, avait durant toute sa carrière mené une guerre incessante au maire de la localité dès lors que celui-ci entendait accorder quelques subsides à l’association sportive des écoles privées à l’occasion d’organisation de différentes compétitions, ou encore pour financer de manière équitable les voyages des enfants des écoles. Cabellou avait pour principe : « à école privée, fonds privés, à école publique, fonds publics ! » et sa position n’avait jamais varié d’un iota. Il avait été également longtemps bénévole à l’Union Sportive de Ploumenez où exerçait également le grand Luigi. Yann-Loeiz savait que Cabellou et Luigi avaient pour unique point commun leur chauvinisme exacerbé à l’égard de leur club. Pour le reste, c’était une détestation masquée, de celles qui portent en elles les pires conséquences. Yann-Loeiz aurait pu être en accord avec Cabellou, car il se sentait foncièrement de gauche. Tout comme il aurait pu détester Luigi, l’instit’ catho, chiraquien dans ses jeunes années. Mais il n’aimait ni l’un ni l’autre. Il avait été sollicité en son temps par Cabellou pour figurer sur la liste «la gauche démocratique pour Ploumenez». Il avait décliné l’invitation, écoeuré qu’il était de voir ces anciens staliniens se refaire une virginité à bon compte, ainsi que de voir les réalisations de l’ancien maire raillées sans vergogne malgré leur évidente nécessité. Depuis, la gauche ploumenezienne le prenait pour un anarchiste sans foi ni loi, un inorganisé primaire sur lequel on ne pouvait pas compter, quand on ne le considérait pas carrément comme quelqu’un proche de la droite. Luigi, quand à lui, avait été l’instituteur de son frère. Ce dernier en avait gardé un excellent souvenir, doublé d’une franche camaraderie avec son ancien enseignant, camaraderie qui trouvait son terrain d’expression favori au comptoir du Bar des Sports ou sur un tapis de coinchée à l’occasion de quelque tournoi local.

Yann-Loeiz en était encore à se demander comment Cabellou avait été informé de l’existence du fest-noz sauvage lorsqu’il entendit un brouhaha qui semblait provenir du bar. Les voix s’élevaient, inexorablement, sur un ton qui rappelait les querelles de supporters de football sur la touche du stade lors des derbies contre Saint-Thélo ou Kerspeied. Il maudissait par avance ceux qui avaient trahi le secret de la fête – il y en avait forcément- et qui ainsi avaient ouvert une boîte de Pandore. Il s’approcha tranquillement du bar. Il avait vu juste : Luigi invectivait Cabellou sur un ton aviné. Lequel Cabellou répondait de sa voix haut perchée en tentant d’apporter ses arguments. Trop tard, le ton était monté d’un cran et à présent, c’était la politique qui prenait le dessus.

Saint Icare

Des différentes manières de s’humecter la glotte avant de chanter

À propos des Vieilles Charrues (qui sont de plus en plus vieilles et de moins en moins charrues), vous la connaissez, celle-ci ? : Quand Shane Mc Gowan, ex-chanteur des Pogues (ex-Pogues Mahon, póg mo thóin, embrasse mon cul, en gaélique), mauvais groupe de mauvais folk, en prise directe avec le mauvais goût français (faut-il s’étonner que ce groupe n’ait quasiment jamais connu de succès ailleurs qu’en France ?) exigea avant son concert une bouteille de Strangford Gold de 25 ans d’âge, les runners du festival, habitués à d’autres emplettes moins légales, trouvèrent facilement ladite bouteille dans une boite à crétins brestoise. (Au fait, vous savez comment on reconnait un whiskey irlandais d’un whisky écossais ? La réponse est dans l’orthographe de la question).

Quand Charles Trenet, chanteur prétendument français, ayant eu des problèmes à la libération pour intelligence avec le pas de l’oie allemand, alors que sa carrière a toujours été inféodée au swing américain, exigea une bouteille de Château-Margaux de 1956, les mêmes runners n’eurent aucun mal à la trouver, au Relais du Roy, à Guingamp (où, soit dit en passant, le roi n’a jamais plus réservé de table depuis 1793).

Mais quand Jean-François Kemener, authentique chanteur breton de Sainte-Tréphine, demanda gentiment avant de chanter une bouteille d’eau sans nitrates, les runners durent déclarer forfait : impossible d’en trouver le moindre litre dans aucun des huit départements bretons.

Saint-Lulu

Fest-noz fiction 16

Roger, Luigi et Raymond poursuivaient les libations entamées à l’heure de l’apéritif au Bar des Sports. Zézette, la patronne les avait virés tranquillement à 23 heures, soucieuse de ne pas risquer la fermeture administrative de trois mois qui pendait au nez des contrevenants. « On va continuer au fest-noz » s’écrièrent-ils en partant, à la grande interrogation de Zézette qui avait bien lu la rubrique locale du Télébrame et n’avait vu aucune mention de ce fameux fest-noz. Ils connaissaient les ribinoù qui menaient chez le père de Yann-Loeiz. Il suffisait de prendre la venelle derrière la poste puis de rejoindre la route vicinale vers Trémélé, tourner à gauche avant la déchetterie et l’affaire était dans le sac, ni vu ni connu de la maréchaussée ! De mémoire de Plouménézien, jamais les gendarmes n’avaient effectué de contrôle « biniou » sur cette route. De fait, un contrôle était impossible, la route étant trop étroite pour y garer n’importe quel véhicule. Seulement, cette route ne menait que vers un seul village et perdait tout intérêt pour gonfler les statistiques, même en fin d’année lorsqu’il fallait faire un peu de zèle.

Yann-Loeiz avait lui aussi repéré l’arrivée du trio en provenance directe du Bar des Sports. Cela ne manqua pas de l’inquiéter car il pensait avoir fait en sorte que la fête soit réservée à un cercle d’initiés, invités par réseautage grâce à une série de codes alambiqués. Il n’aimait pas beaucoup la tournure que prenait la soirée avec Luigi qu’on entendait faire ses sermons sur la Bretagne qu’il aimait, sur le football, le dernier tournoi de coinchée,  sur l’école catholique et bientôt la politique. Il ne savait pas danser la gavotte, il connaissait quelques phrases toutes faites en breton et ce qu’il adorait dans les festoù noz, c’était surtout la possibilité qui lui était laissée de retarder le retour à la maison où son épouse goûtait fort peu ses fins de soirée alcoolisées. Yann-Loeiz savait que le Luigi avait le vin mauvais. Dès qu’il avait quelques verres de trop dans le cornet, il aimait provoquer les gens qu’il n’appréciait pas. Ainsi, Emile Queffeleg, ouvrier du Livre encarté à la fois à la CGT et au Parti Communiste, avait été apostrophé par le grand Luigi lors d’une soirée arrosée et avait eu le malheur de lui répondre. L’histoire s’était terminée sur la place, près du monument aux morts, à coups de poings et Luigi avait le dessus sur un adversaire beaucoup moins sportif. Yann-Loeiz avait eu connaissance de l’échauffourée en allant boire un café au Bar des Sports où les copains du vainqueur relataient l’événement à Zézette.

Saint-Icare