Plein la musette

Pour accompagner les fabuleux dessins de Marcel de la gare, publiés dans un album hommage aux Poilus en 2006, Dilhad Sul publie quelques textes issus des courriers des archives de l’Armée. Ils ne sont jamais parvenus à leurs destinataires, pour la bonne raison qu’ils étaient morts avant de les avoir lus. Parfois, ça vaut mieux ! En tout cas, ça donne une idée de la France de « l’arrière » et de son ignorance de la souffrance des Poilus, entretenue par la propagande patriotique. Premier jet piqué dans un recueil de ces lettres qui ont été publiées et jouées au théâtre, dites par Yann Colette et mises en scène par Martinelli avec les éclairages de Claude Couffin.

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Mon cher fils,

J’ai bien l’honneur d’avoire reçu ta lettre et qui ma fait grand plaisir et à ton père auci le pauvre homme qu’est si vieux si impotant.

Je tecrits à la veilée parce que je veux ten mettre un peu plus lon que d’habitude et que je peu pas dans le jour quon a trop de travaille que le maire le sait bien ainsi que messieur les Gendarmes quon a nos trois vaches et les deux vaux et tout ce foin à rantré et tout le reste qu’il faudrai bien que tu t’en vienne car le Firmin y peut pas tout faire et quy va y en avoire de perdu et tant et tant que ça sera du malheur en plus pour le monde et pour le pays car comme dit ton père le pays y gagne pas quon perde tant et tant que si tu pouvait en revenir seulement pour une quinzaine que tout ça serai sauvé.

La Julie ma dit aujourdui que Messieur les Officiers lisaient toutes les lettres avant de vous les donner à cause quon crain des indications à l’ennemi que celui qui lira la mienne croye bien que chez nous on ta toujour apri le respec des Grands Chefs que tas toujour salué tout le Gran mode et quon ta élevé en te montrant que Mesieu le Capitaine ainsi que Mesieu le Colonel que ces comme des pères pour vous et des Gran savans qui vont sauver la Patrie qui faut quelle soye sauvé et que sil pouvait te ranvoyer dans tes foyer seulemant une petite quinsaine le temps de rentrer les foins quaprès tu sauverai la Patrie avec eux tant qui faudrai quon en aura pas de tro pour tous les chevau de la guerre et que si on le rentre pas comme il faut y en aura tro de perdu et que ça leurzy manquera.

Et que ton père et moi on salue bien Messieurs les Officiers quon sait bien que ces tout pour la Patrie et pour le drapeau et que les boches ces tout rien que de la canaillerie et qui vienne pas par icite quon leur crèverai les yeux et que ces eux les Sauveurs de la Patrie.

Ton père et moi on tembrasse pour la vie.

Que si tu ten revenais quon ten mettrai plain ta musette de tout pour Messieur les Officiers et de la goutte.

commeen14-_C

 © Marcel de la gare

Le peuple endeuillé

Une poignée de charbon pour montrer qu’une vie d’ouvrier mérite le respect.
Rassemblement à Istanbul dimanche 17 mai 2014 : la colère gronde en Turquie après la catastrophe de Soma, où, une fois encore, l’on a pû constater les conditions de travail désastreuses des mineurs.

Rassemblement-place-Taksim

  © Selim Dikel

Appel-rassemblement-17-mai    © Reuters

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Mines de Soma, Turquie…
Fouilles...

Obsèques mineurs

© Reuters

Selim Dikel

Le djihad

La nouvelle a fait l’effet d’une bombe l’autre jour dans le bourg. Loulou Manac’h est parti pour le djihad. « Le fils Manac’h de Kerviguen !! »
Oui… Le fils Manac’h de Kerviguen, Loulou Manac’h ; 58 ans, jeune retraité de la poste, célibataire sans enfant vivant chez sa mère Lucienne.
« Mais pourquoi a-t-il fait ça ? A-t-il laissé des explications ? »
Comme disent les médias, on se perd en conjectures sur les motifs d’un tel acte. Il n’a rien laissé, ni lettre ni vidéo postée sur YouTube.

Seule Ludmilla Cospérec – la gérante du PMU Bar des sports où Loulou avait ses habitudes et jouait quotidiennement au tiercé – pourrait nous éclairer. Elle était un peu sa confidente. Mais la barmaid se refuse à toute déclaration.
Les commères du bourg, toujours bien informées, avancent quand même plusieurs hypothèses :
- Une mauvaise saison de chasse ternie par la perte cruelle de son beagle « Charlie » victime d’un « tir ami » de Pierrot le Gallic dit Pierrot-la-mitraille.
- Une querelle avec sa mère Lucienne au sujet de la bâche de la serre qu’il fallait changer.
- Une partie de belote qui aurait mal tourné au bar des sports.

Il va falloir rapidement s’organiser pour pallier l’absence de Loulou. Mais d’ores et déjà plusieurs graves questions se posent. L’assemblée générale de la société de chasse pourra-t-elle se tenir sans son trésorier ? Qui va monter le barnum pour la fête de l’amicale laïque prévue le week-end prochain ?

Loulou, si tu nous entends, où que tu sois, à Peshawar où dans les zones tribales du Waziristan, fais pas le con Loulou, reviens !

Captain Krampouz

JE HAIS LES DIMANCHES
Les jonquilles

Je l’ai vue venir de loin. Soutenue par son déambulateur, pugnace elle avançait à minuscules petits pas comptés mais elle avançait vaille que vaille. Ça faisait si longtemps que je ne m’étais pas payé une petite virée en solitaire dans les monts d’Arrée et j’avais presque oublié, moi aussi, de quelle façon mettre un pied devant l’autre. L’hiver nous avait cloué sur place pendant de longues semaines. J’étais resté cloîtré auprès du radiateur comme un cancre qui n’attend que la fin de la journée pour se remettre à vivre. Et puis subitement, le printemps est arrivé sans prévenir sinon par l’éclosion des primevères se rappropriant le talus. Deux bonnes heures que je marchais à travers bois et prairies autour de La Feuillée qui se targue d’être la plus haute paroisse de Bretagne. Rien de spectaculaire, pour autant, dans ce paysage bocager, juste une sorte de perfection bucolique, une coordination impeccable entre la création de Dame Nature et le travail des hommes. On devinait les crêtes à l’horizon. Le Roc’h ar Bic culminait à ma droite à 278 mètres mais l’itinéraire balisé semblait prendre un malin plaisir à ne louvoyer qu’à travers des sentiers creux, ombragés et encore gorgés de boue. S’agissait pas de faire sa chochotte.

Je n’avais croisé quasiment aucun être humain depuis mon départ. Une famille au grand complet à la sortie du village de Coat-Mocun, cédant au rituel de la promenade dominicale, et c’était tout. Où étaient-ils, les autres ? Sur la côte, bien évidemment, à se repaître de soleil et de vin rosé. Qu’ils y restent, je n’avais nul besoin de parler à quiconque. Des gens, j’en rencontrais suffisamment comme ça, que ce soit au boulot ou au supermarché, des bavards, des emmerdeurs pour la plupart, et je n’étais pas venu dans les monts d’Arrée pour faire une étude sociologique ni tâter l’opinion publique à la veille des élections, j’avais juste envie de me faire un peu de mal, envie de sentir la sueur dégouliner entre mes omoplates.

C’est à l’entrée du village de Kermabilou, au bout d’une longue ligne droite, que j’ai aperçue cette vieille dame toute ratatinée qui traînait sa misère sur son déambulateur. Elle s’était échappée et sa fugue printanière l’avait entraînée à une cinquantaine de mètres au-delà de sa maison. Je me suis arrêté à sa hauteur pour la saluer et lui dire deux ou trois mots rapport au beau temps, que ce n’était pas trop tôt, qu’on ne l’avait pas volé, enfin des choses qui ne portent pas à conséquence. J’ai vu qu’elle respirait avec difficulté et que chacun de ses petits pas devait lui coûter en effort ce que me coûtait une journée entière de randonnée. Mais elle a hoché la tête en me montrant une touffe de jonquilles à ses pieds, l’air de dire qu’elle y avait droit, qu’elle en voulait encore et qu’elle n’allait pas se gêner, puis elle m’a répondu par un grand sourire, un sourire grimaçant de lassitude, peut-être, mais un sourire quand même que j’ai accepté comme argent comptant.

Hervé Bellec

Je monte Polyeucte
(et je marche pour la culture)

- … Et toi, tu fais quoi ? Tu prépares un truc ? Je me souviens de ton spectacle sur les Norvégiens…
« Ah, ça y est » se dit-il in petto. Il savait bien qu’à se rendre à cette manif, il devrait inévitablement affronter ce genre de question.
- Des Danois
- Hein ?
- Des Danois, pas des Norvégiens, c’était un texte de Jorn Riels.
- Oui, voilà. Le décor, la vache, la banquise… C’était super. La mise en scène, tout ! Et puis sacrés numéros d’acteurs. Vous étiez trois, non ?
- C’est ça et deux technos.

Michel, le beau gosse, maintenant parti sur Lyon, auto-entrepreneur dans l’expression orale et gestuelle; Fred, le petit teigneux, était le coude appuyé au bar au début de la manif, et doit l’être encore et le sera tout autant à la dislocation; Gé, régisseur municipal d’une salle de 2 000 places dans un bled de 800 habitants, grosse grosse planque ; et John, mort ou quasi. Et lui, qui recherche désespérément une tête connue, de celles avec qui il était en tête de manif, il y a déjà…
- Six ans, non ? Un truc comme ça ?
- Hein ?
- Ta pièce de Danois, six ans ou un truc comme ça ?
- Douze.
- ‘tain, déjà ! J’étais pas encore intermittent à cette époque. J’étais juste stagiaire-lumière à « La Scène qui Tourne ». C’est là que j’t'ai vu. Vous avez du la tourner comme des malades…
- Douze.
- Ah merde ! C’était bien pourtant. C’est dingue… Ben moi, tu vois, (Je lui demande rien, moi…) je suis devenu régisseur-son à « La Scène qui Tourne ». Là, on est sur une créa de fous, un truc sur la place des jeunes dans le quartier… – c’est bien la lutte. Pour n’importe quoi, au moins une fois dans sa vie – … ont fait une immersion, après ils les filment dans…

Écrire un tract, c’est du boulot, écrire un tract. Expliquer, pas tout, parce que jamais on peut. On se fait, sinon des amis pour la vie, au moins on se reconnaît encore des années plus tard, un sourire dans le regard, un rien. On a lutté ensemble. On s’est engueulé, on a pinaillé, on a rit…

- … Sont vingt sur scène et la tournée est prévue pendant l’été…

Et puis aussi, il y avait… les yeux pétillants de Rozenn. Aux AG et aux après AG. Elle a fait son trou, Roro. On appelle ça une nature dans le métier, un univers bien à elle. Je la suis sur le net, envoie des SMS avant chacune de ses premières, elle répond toujours, même avec du retard.

- Après on repart sur une autre créa mais cette fois-ci avec deux pros… Des pointures ! Des Suisses. Et toi alors ? Ta créa ?
- Ma créa ?…

Un oiseau coassa dans le ciel bas.

- Polyeucte. Je monte Polyeucte.
- Po…
- Corneille. J’ai le concept. Je le ferai seul. Plus facile à tourner, tu piges ? Avec des pots de yaourt, chaque personnage est représenté par un pot de yaourt. C’est ma belle-fille qui fait les costumes. Un truc genre bonneteau, tu vois. Hop, un personnage apparaît, un autre arrive, hop ! Pour grande salle avec écran puisque je filme au ras du plateau HD et peut-être une seconde caméra selon la prod mais ça, tu sais ce que sais…
- Vache ! Sacré truc ! T’en a parlé avec « Le Scène qui Tourne » ?
- J’ai croisé l’autre jour quelqu’un, je sais qu’elle y bosse mais pas eu le temps de la chopper.
- C’était qui ?
- Euh, elle avait des cheveux…
- Isabelle ?
- Sans doute.
- Tu sais qu’avec ton machin avec les yaourts, tu peux être sur la ligne recyclage de matières premières, y’a des compagnies qui ont…
- Je pourrais oui.
- Bon ben, je te laisse. C’est à mon tour de porter le cercueil.
- OK. A plus.

Un cercueil ! Bordel, ils pourraient avoir d’autres idées que cette resucée d’un autre âge ! En même temps, dans l’urgence, on retombe souvent dans des réflexes similaires. Pas une lutte sans portée de cercueil à un moment ou à un autre.

Polyeucte en yaourt, il était content de sa sortie. Il allait lui expliquer quoi, au gamin ? Que son énergie créatrice s’était envolée avec sa femme quand elle a décidé de rejoindre Michel à Lyon ? A quoi, ça tient la précarité de l’artiste des fois ! Des trucs qui s’enchaînent mal… Un peu comme tout à chacun. Pas qu’un peu.

Mais quoi ? Renoncer au moment du miracle, de « l’Eurêka » d’une répétition, à la dernière respiration profonde avant d’entrer en scène, à la densité d’un silence avant le première note, le premier pas, et la haut, dans l’ombre, les doigts moites sur les curseurs et… tous ces trucs ?

C’est avec eux qu’il est, là; il a mal aux pieds et il les aime.

 Paul Madec

NDLR : la marche pour la culture, c’est samedi 17, dans de nombreuses villes de l’hexagone. Lecteurs, amateurs de spectacles, de concerts, de films, vous y êtes tous invités, car vous êtes tous concernés. L’appel – de citoyens, usagers et professionnels – pour une politique publique des arts et de la culture est ici.

Fierté

Pour accompagner les fabuleux dessins de Marcel de la gare, publiés dans un album hommage aux Poilus en 2006, quelques textes issus des courriers des archives de l’Armée. Ils ne sont jamais parvenus à leurs destinataires, pour la bonne raison qu’ils étaient morts avant de les avoir lus. Parfois, ça vaut mieux ! En tout cas, ça donne une idée de la France de « l’arrière » et de son ignorance de la souffrance des Poilus, entretenue par la propagande patriotique. Premier jet piqué dans un recueil de ces lettres qui ont été publiées et jouées au théâtre, dites par Yann Colette et mises en scène par Martinelli avec les éclairages de Claude Couffin.

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Mon cher Paul,

Vos souffrances sont cruelles, certes, mon cher Paul, mais la cause pour laquelle vous souffrez est si belle qu’elle embellit tout. Bouter l’ennemi hors de France : voilà la seule chose qui compte et je m’étonne un peu du ton de ta dernière lettre.

Je prie chaque jour pour nos armées et aussi pour toi, mon cher mari. Vive notre Patrie et que pour elle tous se montrent des héros dignes de nos aïeux !

P.S. Louis Marie a déjà la croix de guerre. 

 B

© Marcel de la gare
Dessin extrait de Paroles de poilus, Ed. Soleil, 2006

Fête de l’insurrection Tsigane

Pour la première fois en France, l’association « La voix des Rroms » célèbre le 70ème anniversaire de l’insurrection des tsiganes internés au camp de Birkenau,  le 16 mai, sur le parvis de la Basilique de Saint-Denis à Paris, puis les 17 et 18 mai.

Le 16 mai 1944 les nazis avaient planifié l’extermination des Rroms au camp de Birkenau. Avertis de ce plan par le secrétaire polonais du camp Tadeusz Joachimowski, les Rroms s’organisèrent. Ils s’armèrent de pioches, hâches et pieds de biche et refusèrent de sortir de leurs baraques, attendant les SS à l’intérieur, dans l’intention de se saisir de… leurs mitraillettes. Face à cette résistance, les SS reculèrent et battirent en retraite.
Afin que l’histoire ne se répète, il ne suffit pas de commémorer les morts. Il faut aussi et surtout célébrer l’acte héroïque de ceux qui ont subi cette histoire terrible.

Pour la première fois dans l’histoire, la voix des Rroms célébrera cet événement dans la fête, dans la vie à laquelle ces Rroms tenaient au point de défier la machine exterminatrice au moyen de pioches.
En ces temps de commémorations, nous avons une pensée pour les insurgés : pour ceux qui sont restés debout même sous le poids insupportable de la machine exterminatrice.

16 mai Romani Resistance

Plus d’infos sur le site de l’insurrection gitane.

JE HAIS LES DIMANCHES
Jacqueline et Jacques

Sans doute fait-elle un peu vieille France avec son foulard Hermès et son grand chapeau gris mais depuis sept ou huit fois qu’on se croise au même salon, on a fini par s’apprivoiser. Les années précédentes, elle avait l’habitude de venir avec Jacques, son gros balèze de tendre mari qui affichait aussi grande barbe que grande gueule. Immanquablement, ils me demandaient une dédicace pour mon dernier bouquin, me taquinaient gentiment sur ma paresse quand il n’y avait pas de nouveautés. Des lecteurs fidèles, des groupies en quelque sorte et bons clients de surcroît. N’hésitaient pas à offrir autour d’eux. J’aurais écrit un pavé de 600 pages sur la culture du potiron à travers les âges qu’ils me l’auraient acheté les yeux fermés. J’aurais pondu un polar régional du genre Assassinat à Landéda que… Non, n’allons quand même pas jusque là !

Me voici une fois de plus à ce salon du livre de Guidel, près de Lorient pour ceux qui ne connaissent pas, baillant à gorge déployée, me posant pour la énième fois la question de savoir si le jeu en vaut toujours la chandelle de faire l’article derrière mon stand pour vendre quelques malheureux bouquins et de sacrifier un dimanche, fut-il une fois de plus pourri par une météo calamiteuse. Fabienne, ma romancière de voisine, n’est pas loin de penser la même chose mais bon cœur contre mauvaise fortune, nous acceptons avec une humilité qui nous honore notre misérable condition.

La voici qui s’approche seule de mon stand en ce milieu d’après-midi et je ne sais quel pressentiment me fait deviner que Jacques ne viendra plus, à moins que ça ne se lise que trop visiblement sur son visage malgré son franc sourire. Je l’embrasse sur les deux joues, hausse les sourcils au-delà de ses épaules. « Oui, Jacques est mort à la fin de l’été dernier. Ça a été très long et très douloureux », m’explique-t-elle sans en rajouter dans le pathos. Une goutte d’eau apparaît au bord de ses paupières. Elle pose son doigt sur une des piles de livres posés devant moi. « Ton bouquin m’a beaucoup aidé » m’avoue-t-elle avec autant de gravité que de sincérité, ce dont je ne doute pas une seule seconde, ce qui ne m’aide pas pour autant à trouver les mots qui consolent. Il est parfois plus facile d’écrire que de parler. Soudain et même assez brusquement, elle change de ton, se montre plus joviale. Elle prend sur elle, comme on dit. « Alors, t’as quoi de neuf, cette année ? »

Comme avant, comme du temps de Jacques. Je lui signe mon dernier opus. À Jacqueline, avec toutes mes amitiés. À vrai dire je ne sais plus ce que j’ai écrit, je date, je signe, je suis un peu perturbé. Elle en saisit un autre. Pour offrir. À sa nièce, à une voisine, peu importe. On s’embrasse de nouveau. Elle me dit bon, à l’année prochaine, et je dis oui, peut-être, oui, sans doute, bien que moins d’une heure auparavant, je m’étais fait le serment de ne plus jamais remettre les pieds dans un salon de ma vie mais si c’est pour Jacqueline et rien que pour Jacqueline, alors va pour Guidel une fois de plus.

Hervé Bellec

Le « Cassard »

C’est le genre de photo sur laquelle on tombe par hasard dans une brocante, ou en fouillant dans de vieux greniers.

CASSARD

Le « Cassard » était un trois mâts-barque en fer, construit aux chantiers de la Loire, et mis en service en 1899.  Il a transporté du coke et du blé et a coulé aux Malouines en 1906, presque neuf.
Et ce fier équipage qu’on croirait sorti d’un livre de Joseph Conrad.
Qu’est-il donc devenu ?  Un beau et épais mystère.

Captain Krampouz

Retour

Mon cher et tendre,

Je suis bien contante que tu t’en vienne bientô et je t’assure que je ferai bien tou ce qu’il faudra pour que tu soyes contan. Que tu devrai bien ne pas penser à me battre comme tu le dit.
Je me suis faite gentille avec les Lignon et les Garnier et leur deux gamines passent toutes leurs veillées à la maison. Je les ai bien délurées déjà et elles aime trop ça à présant pour aller le répéter chez eux. Je te répon que tu t’embètera pas avec elles. Louison a 10 ans, Madelaine 8 tu vois que j’ai bien compris ce que tu voulais. Je ferai tout ce que tu voudras, j’ai mis des sous de côté, je n’achète rien. Je vole mon pain le matin en lavant la boutique à la boulangère, je mange jamais de viande, je boi pas de vain et je vai au lavoir faut dire toute la journée. Je t’assure que s’il y en a pasplus de sous c’est pas de ma faute.

Ta femme

J’ai jeté le gourdain dans le puits. Bats-moi tant que tu voudras avec tes mains mais pas avec un baton parce que tu pourrai me cassé quelque chose.

G

© Marcel de la gare
Dessin extrait de Paroles de poilus, Ed. Soleil, 2006

Désillusion

Mon vieux Lucien,

T’as pas voulu de moi, y’a deux ans. T’as mieu aimer t’y marier avé la Jeannne. C’est don bien fait que t’est cocu au jour d’aujourd’hui et je devrai mème pas m’occupé de toi mais c’est plu fort que moi. Le pay est trop malheureux et je veu pas qu’un poilu comme toi soye dupe, alor je te dit que si tu veu avoir un gosse qui te récemble, tu ferai pas mal de t’en venir en perme. Sans ça, y pourai bien récemblé au mitron à Tinou.

A bon entendeur, salu

poilus_ds_1© Marcel de la gare
Dessin extrait de Paroles de poilus, Ed. Soleil, 2006

Je hais les dimanches
Si j’Auray su

Les raisons qui m’ont conduit en la bonne ville d’Auray ne vous concernent pas et n’interviendront en rien sur la problématique qui nous intéresse ici. Disons qu’il s’agit d’un déplacement professionnel et inutile de vous imaginer des choses, du genre des choses pas correctes, du genre des rendez-vous clandestins avec des dames de mauvaise vie. Pas mon genre. La preuve en est que je me retrouve à prendre en solitaire mon petit déjeuner dans cet hôtel du pays alréen. Il faut savoir de prime abord que les habitants d’Auray s’appellent les Alréens et non les Aurayettes comme on serait tenté de le croire. Il est de ces villes que l’on effleure de temps à autre, des villes de province, comme disent les Parisiens, dotées d’un fort potentiel patrimonial et où l’on s’emmerde un peu. Les municipales approchent et les murs se couvrent de sourires dopés au bifidus actif. C’est déprimant. Mais qu’importe Auray, la question n’est pas là. J’aurais pu me trouver à Tataouine ou à Cucugnan, les hôtels sont un peu partout kif kif les mêmes. Des sas, des non-lieux. Pour peu qu’on soit en couple et sans forcément se la jouer champagne et chandelles, ça change la donne, bien évidemment, mais vous savez cela autant que moi.

Chambre double, cabinet de toilettes, douche sur le palier, le tout pour 41 € petit-déjeuner non-compris. Notez que mes exigences restent modestes en la matière mais que faut-il de plus à un honnête homme qu’un peu d’eau chaude et des draps propres. Peu me chaut le luxe d’un quatre étoiles si c’est pour rester faire des grimaces devant la glace. Chacun de nous a arpenté des dunes désertiques au hasard de ses errances mais j’ai le sentiment que la solitude des hôtels pèse plus lourdement. En ce dimanche matin, je suis l’unique client. Une autre table pour deux personnes est dressée à ma gauche mais ces veinards, profitant du dimanche, sont sans doute encore en train de se tripoter au lit. Mal réveillée, la patronne m’apporte du café sans chercher à répondre à mon sourire. M’aurait-elle demandé si j’avais passé une bonne nuit que j’aurais dit oui, pas trop mal, merci. M’aurait-elle questionné sur les raisons de mon passage à Auray que j’aurais développé en long et en large mes projets pour la journée mais elle s’est contentée d’énoncer le numéro de ma chambre à la place de mon nom. Je suis la 19, un point c’est tout.

Quand mon portable s’est mis à vibrer au fond de ma poche, ce fut comme un appel de la Terre lancé à un astronaute égaré dans la galaxie, le bip-bip qu’il attendait depuis des jours. « Suis dans mon bain et je pense à toi. » Ma tartine m’en tombe des mains pour s’échouer dans la tasse. Elle ose m’envoyer ça, la garce, à moi qui n’ai eu droit qu’à une maigre douche sur le palier ! Du dos de la cuillère, je joue avec les deux petits ronds de beurre fondu qui flottent maintenant dans mon café comme des tétons pointant à la surface d’une baignoire. Elle me manque, bon Dieu, si elle savait combien elle me manque !

Hervé Bellec

Appel aux apiculteurs

J’ai reçu il y a deux jours la visite fort sympathique de trois jeunes occupants de la Zad de Notre-Dame-des-Landes, qui souhaitent y implanter un rucher.

Comme vous le savez, le projet d’aéroport semble avoir du plomb dans les ailes. Cependant, les politiques n’ont pas encore pris de décision et pendant ce temps, les procédures suivent leur cours, et les dangers d’expulsions d’opposants sont bien réels. Chacun connaît aujourd’hui l’extraordinaire mobilisation contre le projet et le courage de ceux qui ont tenu contre vents et marées. Les occupations ont donné lieu à des débats, parfois vifs, et provoqué une réflexion politique qui a débouché sur des actions concrètes, faisant de la ZAD un véritable laboratoire du vivre ensemble sur un autre modèle que le modèle dominant. Aujourd’hui, la question se pose : le pouvoir va-t-il laisser ce laboratoire perdurer ? En tout cas, l’expérience se poursuit et son développement est aussi un moyen de pression.

Parmi les projets, celui d’un rucher est porté par le groupe « abeille » qui réunit des occupant-es en lien avec des apiculteur-ices professionnel-les au sein du mouvement « Sème Ta ZAD ». Aujourd’hui menacée un peu partout dans le monde par les pollutions et les atteintes à la biodiversité, l’abeille est un excellent symbole de la lutte contre le projet d’aéroport dans une zone de bocage et de taillis, de prairies qui sont une ressource providentielle pour les butineuses.

Élever des abeilles participe également à l’autonomie alimentaire de la zone. L’installation des ruches, pensé en lien avec STZ et les collectifs agricoles, participera à la pollinisation des cultures, et sera en cohérence avec les plantations d’arbres, de haies, l’entretien des prairies, les cultures mellifères comme le sarrasin, la luzerne, le tournesol…

Il existe déjà sur une moitié de la zone des ruchers appartenant à des apiculteur-ices professionnel-les. Les ZADistes voudraient installer un rucher collectif dans l’autre moitié de la zone, ainsi qu’une miellerie dans la ferme de Bellevue. Ils invitent tous-tes les apiculteur-ices amateur-ices ou professionnel-les intéressé-es par ce projet à les contacter.

Appel à dons d’essaims :

Le collectif recherche une dizaine d’essaims d’abeilles afin de peupler un rucher collectif. Les essaims seront pris en charge par des référents fixes du groupe abeille.

Appel à dons de matériel :

Afin de démarrer nos activités, nous aurions besoin du matériel suivant : ruches et cadres (Dadant 10 ou 12 cadres ou Waré).  Enfumoirs,  lèves cadres américains,  cire gaufrée,  Petit matériel servant à la construction/rénovation de ruches (crémaillères, grillage anti-varroa…).

Le groupe Abeille : essaimetazad@riseup.net

Merci à tous les amis apiculteurs de soutenir cette belle initiative et de faire circuler cet appel.

Gérard Alle

abeille NDDL

Je hais les dimanches

SNCF Blues

Et bien sûr, on est une fois de plus à la bourre ! Le train va partir dans vingt minutes et il n’est pas encore sorti de la salle de bains. Et bien sûr, son sac n’est toujours pas fait, le tas de linge que j’ai soigneusement plié git en désordre sur le canapé contre un ordinateur portable et un gros bouquin où il est question des mouvements révolutionnaires au XIX° siècle. Tandis que l’énergumène monte à sa chambre, une serviette autour de la taille : « ça va, ça va, P’pa, t’énerve pas ! On a le temps ». Quoi ? Je m’énerve, moi ? Son frère est parti il y a plus d’un mois. Pas vu depuis les vacances de Noël. Ça vous arrivera aussi un jour ou l’autre, ça vous pend au nez. À la gare, je ne descends jamais de la bagnole, j’aime pas ça. On y croise que des gens comme moi qui, le dimanche soir, abandonnant leurs rejetons à des trains qui les emmènent va savoir où, dans des villes lointaines où l’on délivre, parait-il, de beaux diplômes. Les grandes effusions, pas de ça chez nous. Une bise vite fait à travers la vitre et salut, mon garçon, prends soin de toi ! « Ouais, ouais, t’inquiète… ! »

Écoutez-moi bien, je vous regarde droit dans les yeux au moment où j’écris ces lignes et, de crainte de ne pas avoir été suffisamment clair, je me dois de répéter ce que je vous ai dit à l’instant : pour peu que vous ayez eu la folie de faire des gosses, ça vous arrivera à tous, nous n’y échapperez pas et, croyez-moi ou non, vous ferez les mêmes gestes que moi, vous accomplirez le même rituel au retour de la gare. Votre maison vous semblera peuplée d’ombres muettes et le bruit de la vaisselle s’entrechoquant dans l’évier vous aidera à peine à vous illusionner sur votre propre existence. Vous entrerez dans leur chambre pour éteindre le radiateur et vérifier que les lumières soient bien éteintes, au passage vous ramasserez une serviette qui traine à terre avant de refermer la porte de peur que le chat n’en profite pour s’y faufiler. Puis, vous vous verserez un fond de vin rouge miraculeusement rescapé de la dernière fiesta et vous irez vous assoir, fourbu et désœuvré, sur le canapé du salon pour allumer la télé en vous disant qu’une bonne petite comédie à la française, rien de tel pour se changer les idées. Soudain, les grimaces de Dany Boon et les gesticulations de l’autre pétasse dont vous ne vous rappelez jamais le nom apparaitront sur l’écran, et vous allez aussitôt vous cabrer : Non, non, tout mais pas ça ! Écoutez-moi une dernière fois, je ne le répèterai pas : je parie que vous finirez comme moi par téléphoner à qui vous savez pour déblatérer à peu de choses près les mêmes mensonges : « Allo Maman, comment vas-tu ? Et à propos, qu’est-ce qu’il t’a dit le docteur Cavarec ? Ah, bon ! ça cicatrise plus vite que prévu. Tant mieux alors, je suis bien content. Quoi ? Les garçons ? Oh, ne t’inquiète donc pas pour moi ! Bon débarras, oui ! »

Hervé Bellec,
23.02.2014

Régionalisation interne

Ça fait quelque temps déjà que mon corps et moi sommes en pourparler pour définir une régionalisation raisonnée. Le vieil état que je suis a besoin de rajeunir ses structures, les compétences ayant tendance à se déplacer avec l’âge. Je considère donc la demande comme légitime. Le problème est de ne pas déséquilibrer les territoires les uns par rapport aux autres.

Le cœur, se prévalant avec raison d’être le nœud de communication central, réclame à corps et à cris toute mon attention dans ces tractations. C’est l’organe le plus jacobin de tous sans aucun doute. Mais le temps a augmenté son volume inconsidérément au même titre que son ego, les embouteillages guettent et il est quasiment impossible d’établir des voies de dégagement sans léser encore plus le tissu périphérique. Il balaie ces remarques d’une contraction agacée s’appuyant sur les progrès de la recherche – dont il a bénéficié plus que tout autre – et impute ses défaillances à tous les autres organes. Il sait aussi jouer de la corde sensible quand il le faut et mettre en avant les vieux mythes créateurs de ma petite personne. Il est un peu chiant à ce niveau-là puisque j’ai la larme facile.

Mon cerveau lui, a des atouts certains. Il s’est montré jusqu’à présent le plus adaptable et je lui suis redevable de pouvoir maîtriser ma gestuelle, lire, écrire et ainsi remplir sans hésitation ma demande de RSA. La question est : n’y a-t-il pas de danger à se fier sans retenue à sa puissance ? La plus grande partie de son territoire est inconnu et l’inconnu fait peur. Certains en parle comme d’un paradis perdu, d’autres comme une région infestée de bêtes sauvages. Je me tâte pour lui appliquer le principe de précaution. En même temps, par rapport à la société hyper-technologique du cœur… je me tâte, je me tâte. Et puis je ne sais si je dois miser ce qu’il me reste à vivre sur sa matière grise car il commence à présenter des retards de transmission de plus en plus fréquent.

regionsLes poumons devraient être dans les prochaines années le point noir de mon développement. Ils sont depuis des lustres encombrés par un environnement nocif. Les poumons sont plutôt centristes dans l’âme et par là-même très influençables. Bien que goudronnée régulièrement, leur infrastructure de communication pêche par son étroitesse ; ils cohabitent difficilement avec leur puissant voisin qui, en remuant véhémentement ses ventricules, leur reproche d’accueillir sans broncher toute la misère du monde. Je devrais lors des discussions tenter de rapprocher le cerveau des poumons, voir s’ils peuvent trouver un terrain d’entente.

L’appareil digestif se fout éperdument de ma régionalisation. Il attend tout du haut, il mâche, il ingère, il digère, il relâche. Ce n’est pas totalement de sa faute, il dépend en grande partie de la loi de la gravitation. Il renâcle de temps à autre en se faisant une petite poussée hémorroïdaire mais c’est le plus en danger, mine de rien. S’il compte sur les pansements gastriques pour résoudre ses problèmes à long terme, il se met l’iléon dans le rectum. On dit que l’estomac est un second cerveau. Deux ne seraient pas de trop, c’est certain. Ah oui, je vais essayer d’aller doucement sur les choux de Bruxelles. C’est bon, pourtant, les choux de Bruxelles.

Le plus ardu problème provient de mon appareil génital. Il est animé par un virulent mouvement indépendantiste qui ne veut plus entendre parler du cœur et du cerveau. Il les rend responsables d’un retard de développement qu’il assure rattraper par l’ouverture à des relations extérieures alternatives pas encore éprouvées jusqu’à présent. Mais la raréfaction de ses ressources naturelles me pousse à croire qu’il irait droit à l’échec. Le cœur et le cerveau sont bien conscients du problème et ont décidé de former une commission commune d’experts, bien qu’une partie de leur opinion voudrait voir diminuer leur part dans une activité de moins en moins rentable et vouée à la disparition.

Voilà. La partie s’avère difficile mais urgente et nécessaire. Elle demandera beaucoup de courage et d’énergie. Je vais d’ailleurs de ce pas m’acheter un mille-feuilles, tiens.

 Paul Madec

Audimat…

Bertrand Rault est directeur des programmes de France 3 Bretagne, à Rennes. Réputé pour ses fréquents pétages de plombs et ses propos réactionnaires, obsédé par l’audimat, cet homme qui proclame à qui veut bien l’entendre qu’un bon documentaire est un documentaire qu’on peut regarder en repassant ses chemises (c’est d’ailleurs ce qu’il fait, dit-il, et ça se voit !), a eu les honneurs du Canard Enchaîné la semaine dernière. Le journal satirique reproduisait ce mail adressé par Rault à ses employés :

« Nous avons établi hier un nouveau record d’audience sur le web et les réseaux sociaux à propos de la soirée cartable et du décès de la jeune Marie, qui touche notamment de manière très forte la commune de Guingamp : 109 851 visites, dont 25 000 via Facebook et 24 000 via les moteurs de recherche (…). Bravo l’équipe web ! »

Saint Zano

Catharsis

On travaille toujours avec Vincent au festival de ciné de Dz. Lors de la dernière édition du festival, Sourds et Intersexes ont entamé une démarche juridique commune contre le corps médical qui torture les uns en les obligeant à s’appareiller plutôt que de promouvoir la langue des signes, et mutile les autres en choisissant un sexe et en supprimant l’autre, donc en considérant les uns et les autres comme des handicapés. La pression de la norme sociale à l’égard des minorités dans toute sa brutalité.
Aujourd’hui, il n’y a pas beaucoup de personnes qui peuvent vivent librement avec les deux sexes, dans le monde. C’est un tabou dans beaucoup cultures, surtout dans nos « civilisations » occidentales. Paradoxe : on en trouve chez les Noirs, en Afrique du Sud, juste parce que les Noirs n’avaient pas droit aux mêmes soins que les Blancs du temps de l’apartheid.

Ma main emprisonnée dans les lianes…
Mes mains, mes poignets me font mal. Oh non, pas tant physiquement que psychologiquement !

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« Vénus Intersexe mutiléE », sculpture en concrétion de métaux, Vincent Guillot

Enfant, lors des opérations d’assignation sexuelle – mutilations – j’étais attachéE aux barreaux du lit, aux mains et aux chevilles, afin que je n’abime pas le « merveilleux travail de chirurgie de conformation sexuelle ».

TranspercéE de drains, piquéE de perfusions, les draps du lit étaient serrés très fort afin que je ne bouge pas et ceci jusqu’à cicatrisations. De longs jours de souffrance, de dépendance absolue où les seuls moments déligoté étaient les visites du chirurgien, fier de son bel ouvrage et paradant devant son aréopage d’étudiants qui tour à tour soulevaient les draps et prenaient en leurs doigts protégés de gazes mon sexe pour l’examiner. Parfois, ils prenaient des clichés.

Jamais ils ne s’adressaient à moi, j’étais absentE, juste un objet, et dans leurs yeux je pouvais lire l’effarement, le dégoût, la curiosité malsaine, jamais la compassion.

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« Mon corps emprisonné », Vincent Guillot

De cette période, je n’ai gardé que de l’effroi et chaque nuit depuis plus de quarante ans, je revis ce cauchemar.
J’attends pour me coucher, j’ai peur car je sais qu’ils seront là et que j’aurai mal.
Depuis cet âge, je voue une passion – et il faut le dire un culte – aux arbres qui m’aident à m’endormir.
Passer mes mains dans des racines, dans des branches, caresser des troncs, humer l’odeur des arbres est pour moi une catharsis de l’œuvre au noir des apprentis alchimistes de la réification du corps au nom du sexe et du genre binaire.
Je plonge, je me plonge dans le végétal pour échapper à l’horreur monstrueuse des tortures et de mes bourreaux, les arbres sont mes alliés et jamais ils ne remettent en cause mon identité si trouble pour autrui, si belle pour moi, Intersexe.

La plupart d’entre eux sont comme moi hermaphrodites et leur canopée me protège de la folie de mes bourreaux. Ils me rassurent, me câlinent, m’aident à tenir, surtout au moment de sombrer dans l’horreur quotidienne de l’endormissement, moment où je sais que je rejoins l’enfer.
Alors, je pense à eux, chaque soir, et loue leur sollicitude bienveillante.

Vincent Guillot

On fait comment ? (4/4)
L’économie de l’agriculture et l’agriculture de l’économie…

Préalable : AdriMontef est l’invité de Dilhad Sul. Il porte ses écrits à la contradiction de notre comité de rédaction… Dernier billet de sa série « On fait comment ? »

Oui, produire en utilisant moins d’intrant est possible et même nécessaire. Oui, il faut retrouver une agriculture plus proche de la terre (et de la Terre), de son territoire, et de ses hommes. Mais on ne peut pas construire cette agriculture en laissant sur le bord du chemin ceux qui la font. Dans cette période de tension économique, les inégalités se creusent.

Inventer un nouveau mode de production ne pourrait se faire sans repenser notre environnement économique, au niveau local, certes, mais également au niveau mondial. Notre modèle repose sur de nombreux échanges internationaux, compte tenu des spécificités locales de production et de consommation. Jusqu’à preuve du contraire, la France métropolitaine n’est pas une grande productrice de banane ou de café. Doit-on s’en passer ?

La financiarisation des marchés (par les marchés à terme) est un élément nouveau (du moins, il a prit son essor suite à la crise de 2007) et permet aux agriculteurs de sécuriser leurs achats ou leurs ventes. Seulement, il déstabilise aussi les économies des pays pauvres qui n’ont pas accès à ces outils assuranciels, et dont le commerce ne peut être connecté aux marchés mondiaux.

Les modalités de la PAC ou du Farm Bill (aux USA) permettaient jusque-là de soutenir les agriculteurs européens et américains lorsque les marchés intérieurs présentaient des différentiels de prix avec le marché mondial. Mais aujourd’hui ces mécanismes sont mis à l’épreuve. La crise économique a déstabilisé les marchés monétaires et provoque des à-coups sur les prix des denrées. La solvabilité de certaines régions du globe trouble l’équilibre des marchés, sur fond de conflits géopolitiques et géostratégiques. Les politiques monétaires, sociales et fiscales sont aussi des enjeux majeurs afin de mettre les agriculteurs du monde, non pas sur un pied d’égalité, mais sur des échelles comparables.

 L’agriculteur contemporain a donc pour épreuve de résoudre une équation à inconnues multiples et dont les corrélations sont parfois négatives. Produire bon, sain, propre et pas cher ; intégrer et s’intégrer dans son environnement, participer à la gestion des ressources en eau et en énergie, en matériaux recyclables (plastique d’amidon) et peut être même de matériaux médicaux…

Tout cela montre bien la complexité dans laquelle nous devons construire une nouvelle agriculture, et peut-être plus que cela un nouveau monde. Tout cela montre bien qu’il faut se méfier des discours préconçus tant des lobbies « de l’agrobiz » que des lobbies écolos. Que plutôt que de s’arc-bouter sur des positions stériles, il serait plus utile et plus efficace d’essayer de mieux se comprendre et de s’ouvrir…

AdriMontef

Les obsèques

Trouver un sponsor, trouver un sponsor… facile à dire ! Je voudrais bien vous y voir, vous. D’abord, ils sont rares, les sponsors. Et ils donnent pas leur pognon à n’importe qui. Le retour sur investissement, voilà la règle du genre ; et avec ma pomme, je vois pas comment ils vont récupérer leur flouze les généreux donateurs. J’aurais dû prévoir, anticiper, mettre des sous de côté mais c’est pas ma nature. J’ai beau expliquer ça à la directrice, elle n’en démord pas : « Le temps presse, monsieur Le Bozec, il faut absolument que vous trouviez un sponsor. »

Me voici donc comme un con, avec les pages jaunes et le téléphone posés sur le lit, à rassembler mes maigres forces en vue d’hameçonner l’hypothétique oiseau rare.

La Générale des Pétroles du Poher, c’est même pas la peine d’essayer : « Nous ne sponsorisons ce genre d’évènement qu’à partir d’une jauge de 500 personnes, pouvez-vous nous la garantir ? » Avec la gueule de l’événement, 50 personnes, ce sera bien le maximum, peut-être même moins.

J’entends déjà la directrice qui m’encourage : « Monique Kenec’hdu a trouvé un sponsor en moins de deux, et il a tout payé d’avance sans problème. »

Tu parles d’un exemple, Monique Kenec’hdu était directrice des ressources humaines à la Carhaisienne de Liposuccion ; elle en connaissait du monde. Moi, j’ai fait toute ma carrière comme cariste, sans sortir de ce putain d’entrepôt de légumes congelés. C’est pas le meilleur endroit pour se faire des relations, sauf avec les brocolis. Et en plus je suis timide.

René mon voisin de chambre il s’en fiche de tout ça, il a trouvé le bon plan. Il a fait don de son corps à la science. Et la science, elle en a bien voulu de sa barbaque. C’est un peu comme s’il avait gagné au loto. Il parait que ça arrive une fois sur 1 000.

 Captain Krampouz