Casse artistique

À Dilhad Sul, on adore sortir le soir. Alors que Gégé s’essayait à la zumbavotte dans les rues de Douarn, et que Saint Agnès tentait de se faire le chapeau d’Erik Marchand à la KB4 (voir plus bas), je traînais mes groles à Art Rock. Que n’ai-je point vu ce dimanche soir mes aïeux ! La Fura dels baus officiait sous la flotte devant quelques milliers de spectateurs avides.

Sous un géant lumineux qui en restait froid, deux mecs en costards cravate s’échinaient, à coups de masse, à réduire en miettes une bagnole. Une vraie nuit de la Saint Sylvestre ! Les flics, au lieu d’intervenir comme dans les banlieues chaudes, s’efforçaient de contenir le public  pour qu’il ne vienne pas perturber l’action. J’ai presque eu envie de donner un coup de main aux casseurs pour en finir plus vite avec ce spectacle éminemment culturel et surtout de ces sons, renforcés d’onomatopées stridentes, qui me perçaient les tympans. Molière, à mes côtés, brûlait de pouvoir placer une réplique et Pierre Corneille (un voisin de palier) me souffla à l’oreille « à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. »

J.K

Le vortex de l’Atlantique nord

vortexJ’ai beau lui expliquer à la p’tite Eva :

- Le vortex de l’Atlantique nord est déréglé…
- Comment vous dites Captain ?
- Le vortex de l’Atlantique nord ma p’tite Eva, la manière dont circulent et s’organisent les masses d’air entre le pôle nord et nos latitudes et bien il est déréglé.
- Et c’est pour ça que vous passez toutes vos journées au comptoir, Captain ?
- Pour ça et pour d’autres raisons ma p’tite Eva, dès que les jours s’allongent, qu’il chauffe, qu’il pleuve ou qu’il vente, on ne peut plus faire un pas dehors sans risquer de se faire renverser par un joggeur énervé ou par un vététiste en furie.
- Mais il faut prendre un peu l’air, Captain !
- J’ai assez pris l’air comme ça dans la marine, ma p’tite Eva…

 Capitaine Krampouz

L’aide à la fraude du jour

Jeudi 30 mai, on reste vautrés dans son canap’, en peignoir nid d’abeille, avec son gros matou sur les genoux, pour regarder ce qui ces derniers mois à accaparé notre Gégé national (non pas lui, l’autre). Ah… vous travaillez ? C’est pas de chance ! Y a plus qu’à poser un jour de congé « enfant malade » (le gamin, il a mal aux tripes, non ? Il a encore abusé sur les bombecs en gélatine) ou se faire porter souffrant. Pour ça, on peut vous conseiller de très bons médecins. Creuser le trou de la sécu ? Être complice de la fraude à l’Assurance Maladie ? Non, soutenir la création sur le service public et sur les chaînes régionales !
Et sinon, dès lundi prochain, on remet le couvert pour la seconde semaine du cochon.

Sainte-Agnès

Gégé dans le poste !

Rediffusion de Hénaff ou le mystère de la petite boîte bleue, un film de Gérard Alle, à 8 h 50, sur France 3 Nord-Ouest (Normandie, Ouest et Paris-Île-de-France). En, Bretagne, chaîne 30 de la TNT (canal 307 d’Orange).

Diffusion de la série Braquages, collection sous la direction de Gérard Alle. Films co-scénarisés par Gérard Alle, Mouloud Akkouche et Gilles Del Pappas.
À 20 h 45, visibles partout sur la TNT : Tébéo (chaîne 31 de la TNT, 246 sur Orange, 95 sur Numericable) ; TVR (chaîne 35 de la TNT et 245 d’Orange) et Ty télé (chaîne 33 de la TNT)

5 courts-métrages, 5 fictions, 5 braquages !
1. « Duels » de Gaël Naizet
2. « La Place du Maure » de Lisa Diaz
3. « Nulle Part » de Stefan Le Lay
4. « Crac ! » de Thierry Aguila
5. « La dernière main » de Paule Sardou

visuel braquages

Fest-noz fiction 9

Ce soir là, les « Re ar Menez » étaient en forme. Perig pensa qu’ils avaient dû répéter dans la semaine. Bien accordés, le tempo alerte, quelques airs inédits au répertoire ; du coup on ressentait l’impression d’un vent de renouveau dans l’équipe de Yann-Varc’h et Andreo. Etait-ce en raison du départ de quelques éléments toxiques qui avaient longtemps pourri le son du groupe, ou l’intégration de sonneurs plus jeunes, plus à cheval sur l’accord et la précision du phrasé ? Manifestement, la période Pennkalet, avec ses gavottes à l’arrache, était un souvenir qui s’éloignait petit à petit. Certains semblaient regretter ce temps où l’on buvait sec dans les rangs de « Re ar Menez », mais c’était surtout les copains de comptoir qui éprouvaient cette nostalgie, les danseurs, eux, préféraient la dernière sélection opérée par Yann-Varc’h et Andreo. Ils étaient enfin parvenus à y mettre un peu d’ordre. Oh, ce n’était certes pas la précision millimétrique d’un bagad, mais des améliorations notables commençaient à poindre.

Yann-Varc’h menait sa bande comme un véritable penn-soner. Il levait la main ostensiblement quand il souhaitait passer au thème suivant et ses camarades obtempéraient sans moufeter. Seul le jeune Ewen s’était permis de lancer un nouvel air sans demander au chef. Celui-ci avait accepté cet écart de conduite, mais c’était bien parce que Ewen représentait la nouvelle génération, à la fois soucieuse de technique instrumentale et de respect du phrasé. Dès les premières notes sorties de la bombarde altière d’Ewen, Perig songea à une passation anticipée de pouvoir au sein de « Re ar Menez ». Ewen, tout juste sorti de l’adolescence, rappelait ces sonneurs des années 1970-80 qui s’étaient rapidement imposés dans le milieu des festoù-noz. Comme eux, il était allé à la pêche au répertoire en ciblant tout de suite le gratin du genre. Les frères Querrec l’avaient initié aux subtilités du kan ha diskan, qu’il lui arrivait de pratiquer à l’occasion en compagnie de son cousin Erwan. Il avait reçu également l’enseignement de Job Meur, un des sonneurs légendaires du Poher. Ce dernier l’avait pris sous aile tant il avait deviné au premier contact les qualités de ce jeune musicien manifestement désireux de plonger au cœur du grand répertoire avec ses subtilités qu’aucune partition ne saurait restituer.
Rapidement, Ewen s’était fait un nom dans le microcosme des sonneurs. Les cris fusèrent de la chaîne des danseurs lorsqu’il démarra un fameux « ton triple » qu’il avait recueilli auprès de son maître à penser. Yann-Varc’h, en penn-soner réactif, élevé également à l’ancienne, avait aussitôt répondu à la phrase lancée sans préavis par Ewen. Les musiciens du rang attendirent d’ailleurs sagement la fin du dialogue entre les deux comparses pour s’en mêler, seul le binioù de Mich’ Kidu venait à leur soutien en se contentant d’une vague rythmique sur le temps. La plupart d’entre eux avaient déjà entendu cette superbe gavotte en mineur avec un passage d’octave redoutable dans sa deuxième phrase un peu acrobatique, mais peu l’avaient jouée.

Perig assistait à ce manège musical en connaisseur. Il entendait bien les premières notes incertaines de ceux qui reprenaient le thème après Yann-Varc’h et Ewen. Peu à peu, ces hésitations cédaient le pas à un jeu nettement plus assuré. Ce moment où les sonneurs d’un bœuf trouvent leur aisance en ayant bien assimilé l’air proposé à la ronde apparaissait aux oreilles des danseurs comme un de ces instants de magie où le temps est exclusivement consacré à la gavotte, dans sa quintessence, une forme de paradis pour les véritables amateurs. Perig en était conscient au point de presque oublier la belle Silvia à sa droite.

Saint Icare

Fest-noz fiction 7 bis

- « Quoi ? En Vendée ! C’est quoi cette connerie ? »
Serge était comme un boxeur sonné mais qui veut encore y croire.
- « Mais il n’y a rien en Vendée, c’est plat partout, il n’y a pas de culture ! »
Le responsable des ressources humaines du ministère de la culture, lui, gardait son calme, question d’habitude et de savoir-faire.
- « C’est une promotion vous savez, directeur des affaires culturelles en Vendéen et puis il y a le Puy-Du-Fou, les danses traditionnelles : la Guéroué du bocage, la poitevine, vraiment pas de quoi vous ennuyer. Vous verrez, vous vous plairez à La Roche-Sur-Yon.».

Cette fois-ci, Serge était K.O. Il n’avait plus le choix. A plus de cinquante ans, il savait qu’il ne valait plus grand-chose sur le marché du travail. Déjà les mails, ça avait été tout un drame, mais tous les trucs nouveaux qui arrivaient tous les jours, ça faisait mal, et les jeunes qui se moquaient de lui en douce, ça lui arrachait les tripes. Il se doutait bien qu’il finirait un jour dans un placard, mais pas dans une armoire vendéenne !

- « Je suis content que vous le preniez enfin du bon côté, et n’oubliez pas l’avantage de cette promotion pour votre retraite ! Vous voyez, ça n’est que du bonheur Monsieur Serge ! »
- « Je vous laisse aller annoncer la bonne nouvelle de votre promotion à votre épouse ».
- « Ah mince je l’avais oublié celle-là » pensa Serge ; « pourtant je pensais qu’on ne continuait pas à frapper un boxeur à terre ! Il ne manquerait plus qu’elle me quitte pour partir avec Yann-Loeiz ! »…

Serge quitta son bureau la tête dans les chaussures, il passa devant Françoise sans la regarder, elle n’en avait pas perdu une miette !
Françoise relisait nerveusement le SMS qu’elle avait reçu hier de la part du RH. « RDV au restaurant de l’Hôtel Osiris de Cesson à 13h. »
Il était 13h10 !

Le RH arriva tranquillement à 13h15, petit sourire narquois devant l’anxiété de Françoise, content de son effet !
« Mademoiselle Françoise, votre rapport nous a beaucoup éclairés sur ce qui se passe en Bretagne. M. Serge était vraiment trop proche des « irréductibles » (c’est le surnom qu’au ministère on avait donné à la bande de Ploumenez). Suite à vos informations, nous avons mis nos fins limiers sur l’affaire, et nous avons découvert que de temps en temps Serge se rendait incognito, déguisé en vieux baba, dans les Fest-noz organisés par Yann-Loeiz ! Cela n’est pas compatible avec les objectifs du ministère. Il fallait s’en séparer, c’est mon boulot, je l’ai fait. »

Françoise n’aimait que passablement son air un peu satisfait, elle l’imaginait devant se virer lui-même et gardant le même aplomb pour le faire, mais elle n’était pas là pour laisser divaguer ses pensées !

- « Parlons du futur maintenant. Nous avons beaucoup apprécié les actions que vous avez menées pour assainir les Fest-noz. Certains tours opérateurs étrangers parlent même de l’inclure dans leur programme, vous comprenez l’importance que ça a pour faire rentrer des devises. D’une certaine manière, vous aidez à rembourser la dette, mademoiselle Françoise, c’est une noble cause !
Bien sûr, vous êtes jeune, nous ne pouvons pas vous offrir le même salaire que Serge, mais en acceptant de prendre sa place, cela vous fera une augmentation substantielle.»
- « Mais je… »
- « N’en dites pas plus, je comprends votre émotion, bien sûr vous aurez des objectifs, nous avons apprécié vos premières mesures, mais il y a encore du chemin. »
Nous comptons beaucoup sur vous, mademoiselle Françoise, cependant, n’oubliez pas de surveiller vos fréquentations, sous leurs airs narquois et nonchalants, ces vieux breizhoùs en ont encore parfois sous le pied ! ».

Françoise aurait pu se révolter, dire que sa vie privée ne regardait qu’elle, mais elle s’y attendait et préféra un petit sourire entendu, après tout, lui aussi avait peut-être des relations inavouables !
Elle l’accompagna jusqu’au parking, c’était une journée d’hiver banale, grise mais pas froide, humide mais sans pluie, à faire pleurer les peupliers qui bordent les trottoirs de ces zones clonées. En voyant s’éloigner la voiture du RH, elle eut un léger vague à l’âme, elle pensa à Yann-Loeiz, ça lui réchauffa le cœur.

Saint-Dick

Bure atomique

La France s’apprête à cacher sa crotte. Des milliers de tonnes de déchets radioactifs vont bientôt être enfouis dans l’argile, à Bure (Meuse). Sous la bure se dissimulent bien des vicissitudes. Avec une période de radioactivité de 24 000 ans (temps pendant lequel le produit radioactif perd la moitié seulement de sa toxicité), le plutonium est devenu le symbole du cadeau empoisonné légué aux générations futures.

À Bure, au départ, il ne s’agissait que d’un labo expérimental en concurrence avec d’autres sites, notamment granitiques. On se souvient comment, au printemps 2 000, les trois pieds nickelés missionnés par l’Andra pour chercher un site en Bretagne avaient été virés à coup de bidons à trèfles radioactifs placés à toutes les entrées de bourgs. Du coup, le choix promis s’est singulièrement rétréci au lavage.

Le 14 mai dernier, une enquête publique de 4 mois a débuté en fanfare, destinée à faire de Bure la capitale de la bombe à retardement des nucléocrates, adeptes inconditionnels d’une énergie « propre et pas cher ». La population locale s’est vu refusé le référendum réclamé et, dans un communiqué commun, 42 organisations et associations ont dénoncé ce faux débat public en appelant à le boycotter.

Ce premier jour d’enquête, dite « publique », France Inter proposait un « Téléphone sonne » ubuesque, avec, face à la rédaction, deux adeptes convaincus des bienfaits de l’enfouissement : la directrice de l’Andra et le sénateur socialiste Bataille. À défaut de contradicteurs, ils n’avaient que trois mots à la bouche : démocratie, transparence et dialogue.

Comme disaient mon grand père : les coqs ont beau chanter la nuit, ça ne fait pas le soleil se lever.

JK

autruche

Attraction érotique du musicien

966310_156456811193551_688511567_oQuand Erik Marchand a sorti de son chapeau la Kreiz Breizh Akademy, je me suis dit : « Chic alors, moi aussi je vais pouvoir devenir chanteuse. » Et j’ai lu le préalable : « Formation destinée à de jeunes musiciens de niveau professionnel ». J’ai déchanté. Mais je ne suis pas de celles qui baissent les bras devant les obstacles. J’ai essayé de lire entre les lignes. Son association à Erik Marchand, DROM, a pour mission de transmettre les musiques populaires de tradition orale et la « musique modale ». Les tendances, ça me connait. Je me suis rassurée : « Si Erik Marchand veut quelqu’un dans sa team pour causer mode, il ne peut pas mieux tomber ». La « musique modale » ça n’aurait rien à voir avec une paire de souliers et quelques bouts de chiffon. À chaque fois, j’entends bien l’explication mais ne la retiens pas. Une histoire de notes et de solfège. La précision en forme d’avertissement « jeunes musiciens de niveau professionnel », c’était donc pas du pipeau…

Jeudi soir dernier, j’étais au théâtre de Cornouaille pour entendre la KBA 3, la 3e promo, mettre le pied à l’étrier à la KBA 4. C’est pas tout à fait comme ça que ça s’est passé parce que la KBA 4 est montée la première sur scène. Avant la KBA 3 donc (en plus d’être « musicien de niveau professionnel », il est préférable de savoir -aussi- compter). La proposition du nouveau collectif, autour des voix, est aussi surprenante que prometteuse. Quant à la précédente promotion, déjà entendue lors de  son premier concert, qu’écrire en préservant le peu de dignité qu’il me reste… Le concert donné à Quimper était extraordinaire. Littéralement. Rozenn Talec, toute vêtue de noir, de rouge, de dentelle et de plumes (risqué !), et Fañch Oger ont mis le feu. La première est devenue une formidable chanteuse qui sait faire parler et comprendre le breton*. Formidable, le second l’était déjà. Mais il n’a rien perdu de son enthousiasme. Leur complicité est belle à regarder, leur musicalité, belle à entendre. On en veut plus ! Quant aux musiciens, c’est pas compliqué, je me suis mordu la langue pour ne pas tous les demander en mariage (un jour, il faudra écrire un essai sur « l’attraction érotique » du musicien). Harpiste comprise ! Le mariage pour tous, c’est pas seulement sur les bancs de l’Assemblée. Et puisqu’on y est, militons pour la polygamie et la polyandrie !
J’y connais rien en musique modale mais j’ai quand même une oreille. Suffit d’écouter le disque Elektridal, enregistré il y a près de 2 ans, et de les entendre aujourd’hui sur scène. Ils étaient excellents. Ils sont devenus hors-normes (faut-il que je précise ?). Puisse le parcours de la KBA 4 être le même. Je n’en doute pas.

Sainte-Agnès

* N’est pas critique qui veut ; peut-être faut-il aussi avoir « un niveau de musicien professionnel » : Cette fille-là sait donner avec ses mains, avec son corps, avec ses yeux, sans jamais trop en faire, les clés pour comprendre le breton. Celles et ceux qui, comme moi, le parlent comme une vache espagnole et le comprennent avec 2 grammes dans le sang se sentent moins seul-e-s.

Les filles d’Ariane, fragment 25

Mosaïques, matière…

 

Que le destin est cruel ! Il le sera jusqu’à la fin de cette histoire. Il ne cessera d’en tisser les fils sanglants jusqu’à ce que tous les nœuds de l’écheveau soient noués et dénoués.
La vie est un labyrinthe. Qu’ils soient Minotaure ou Thésée, les hommes finissent par trahir leur parole. Ou les femmes se laissent sacrifier sur l’autel des appétits du taureau, ou, Arianes tragiques, elles tressent fil à fil leurs cheveux et leurs douleurs en un fil qui conduit l’homme de l’ombre à la lumière. 

 

Les Filles d’Ariane, Poolel Jeeri,
de Ricardo Montserrat, Alain Goutal et Babel.

Editions l’œil d’or, mars 2005 

 

Fest noz fiction 8

Per et Lomig venaient de terminer leur chant et descendaient de la charrette pour laisser le public aux bons soins d’un ensemble improbable qui sévissait depuis de nombreuses années dans le coin. « Re ar Menez » avait été fondé à la fin du 20ème siècle par quelques sonneurs issus de diverses mouvances, dont le légendaire Jorj Pennkalet, joueur de binioù-bras qui avait jusqu’à un âge très avancé tenu à être de ces fêtes locales avec ses camarades de souffle. Sa bonhomie et son sens de la répartie l’avaient fait accéder au stade de légende vivante comme les frères Morvan ou les sœurs Goadeg en leur temps, et l’avaient même conduit sur un plateau de cinéma.
A présent c’était Yann-Varc’h et Andreo qui tenaient la boutique. Tous deux enseignants à la retraite, ils profitaient de ce temps libre  pour se dégager de l’emprise d’épouses parfois réticentes à ces incessants déplacements nocturnes. La formation était à géométrie variable depuis ses débuts.

Aujourd’hui à Ploumenez, c’était l’équipe « A », comme on disait dans le milieu, qui officiait. La charrette s’avérant trop étroite, les musiciens avaient installé leurs chaises au milieu de la cour. Sept bombardes emmenées par Yann-Varc’h et Andreo, un binioù, une cornemuse, un accordéon, une trompette, une clarinette et un saxophone constituaient la formation pour cette soirée mod kozh. Pas besoin de sono ! Ils avaient souhaité être présents dans la cour de ferme, avec un bon casse-croûte et quelques coups à boire pout tout salaire. Ils étaient assis en cercle, chacun un verre de cidre au pied, et une bouteille au milieu, des fois qu’on vienne à manquer en cours de gavotte. Du temps où il jouait encore, Perig n’hésitait pas à se mêler à l’équipe.
Mais ce soir, il préférait rester dans un coin, écouter ces vieux thèmes qu’il connaissait sur le bout des phalanges et se remémorer les temps où Jorj officiait encore avec son binioù-bras rarement accordé, ses ornementations approximatives, ses chemises hawaïennes et son éternelle confusion entre la bémol et la bécarre. Perig avait accepté à la demande de l’ancien d’aller donner le coup de main de temps à autre quand il manquait quelques titulaires, mais il s’était toujours contenté de ce minimum syndical, ne souhaitant aucunement se voir embarqué dans des aventures qui duraient souvent jusqu’au petit matin quand les « Re ar Menez » étaient sollicités jusqu’aux confins du Morbihan. Perig avait bien compris le but de l’équipe : faire la fête en musique sans trop se casser la tête.

Justement, la musique revêtait trop d’importance à ses yeux et c’est pour cette raison qu’il avait mis un terme à sa carrière de sonneur. Il avait été nourri de gavottes de légende, de celles qu’on se repasse sur des enregistrements pourris et qu’on estime insurpassables. Et il en avait de ces cassettes qu’il avait dupliquées en mp3 sur son vieux PC ! Gourin, le Printemps de Ploumenez, la Nuit de la Gavotte et toutes ces fêtes où le binioù et la bombarde étaient têtes d’affiche. Il avait bien tenté plusieurs années de se qualifier pour la fameuse finale du championnat de Bretagne de Gourin. Peine perdue, il faisait figure honorable mais ne pouvait rien face aux stars du cuir et de l’ébène. Il s’était alors contenté d’animer quelques kermesses militantes et festoù noz locaux avec son pote Yann-Baol, magasinier chez Renault à Carhaix. Ils n’étaient pas des aigles de la gavotte, mais pas des triples buses non plus, ils jouaient honnêtement, comme des artisans soucieux de qualité.

Ce soir, les « Re ar Menez » étaient en forme, ils avaient dû répéter. A peu près accordés, le tempo alerte, quelques airs inédits au répertoire, Perig sentait comme un vent de renouveau dans l’équipe de Yann-Varc’h et Andreo. Était-ce en raison du départ de quelques éléments toxiques qui avaient longtemps pourri le son du groupe, ou l’intégration de sonneurs plus jeunes, plus à cheval sur l’accord et la précision du phrasé. Manifestement, la période Pennkalet, avec ses gavottes à l’arrache était un souvenir qui s’éloignait petit à petit. Certains semblaient regretter ce temps où l’on buvait sec dans les rangs de « Re ar Menez », mais c’était surtout les copains de comptoir, les danseurs, eux, préféraient la dernière mouture concoctée par Yann-Varc’h et Andreo. Ils étaient parvenus à remettre un peu d’ordre dans l’équipe. Oh, ce n’était certes pas la précision d’un bagad, mais les améliorations commençaient à se faire sentir.

Saint Icare

L’aspérule odorante

C’est une plante qui se mérite, car il faut bien la chercher avant de la trouver en forêt où elle pousse en colonies. En centre Bretagne, il y en a en forêt de Locmaria-Berrien, côté de la Mine, ainsi que dans les bois du Cranou, de Bon Repos, et de Callac ; elle également signalée en forêt de Beffou et de Coat Noz (d’après l’Atlas floristique de Bretagne, in la flore des côtes d’Armor.)

Aspérule odo

L’aspérule odorante (puisqu’il s’agit d’elle), ou galium odoratum, également surnommée reine-des-bois ou gaillet odorant, se plait à mi-ombre, dans les sous-bois et en lisière de forêts.
Plante vivace de 15 à 20 cm de haut, ses feuilles sont disposées en étoiles de 6 à 8 branches, et en mai, chaque tige porte à son sommet un corymbe de fleurs blanches à 4 pétales, qui parfument agréablement les sous-bois.
On peut très facilement la cultiver, en prélevant quelques racines dans son habitat naturel – attention toutefois à ne pas favoriser sa disparition, en étant parcimonieux dans l’arrachage – et en choisissant un coin du jardin relativement ombragé. Elle formera au fil du temps de beaux tapis de fleurs, si le terrain et l’exposition lui conviennent.

1

C’est en ce moment qu’il faut commencer à la cueillir : en début de floraison, qui cette année est plutôt tardive. Prudence toutefois lors de la cueillette : triez ce qui n’est pas de l’aspérule, car elle peut voisiner à l’état sauvage avec des plantes toxiques.
Il faut ensuite la sécher rapidement (elle doit rester verte après séchage). Elle dégagera alors une bonne odeur de vanille, ou de pain d’épice, ou de foin coupé, due à la présence d’une substance, un hétéroside, qui se transforme en coumarine, fort aromatique.
A noter que l’aspérule rend plus savoureux et plus abondant le lait des vaches qui la broutent.

En cuisine, on l’utilise pour parfumer les entremets (laisser infuser la plante sèche dans du lait), boissons, gâteaux. Toutefois, c’est en sirop ou dans le « vin de mai », ou « Maitrank« , ou encore « Maibowle » qu’elle est le plus dégustée.
Pour ce faire, mettre 3 g d’aspérule séchée dans un vin d’Alsace, de Moselle, voire un Bergerac ou un vin du Lubéron, avec une demie orange coupée en tranches. Laisser macérer  2 à 6 heures au frais. Filtrer, puis ajouter de la cannelle et du sucre (100 à 150 g selon le vin et les gouts). Bien mélanger, et servir frais.
Une autre variante de la recette de base : verser le vin bouillant sur les fleurs d’aspérule, et laisser macérer 1/2 heure. Ajouter ensuite le sucre, un verre d’eau de vie, et laisser une autre 1/2 heure à couvert. Filtrer, mettre en bouteille, et conserver au frais. La boisson pourra devenir pétillante.
On peut également la préparer sous forme d’infusion : le « thé d’aspérule », qui a des vertus sédatives.
Le bel ouvrage « Elixirs et boissons retrouvés » de Gilbert Fabiani, édition Equinoxe, propose un joli nombre de recettes de limonade, sirop, vins ou liqueurs.

Stimulante de la digestion et du foie, elle est diurétique et légèrement antiseptique. En cure de printemps, elle débarrasse le foie des toxines accumulées durant l’hiver.
Elle est également particulièrement indiquée contre l’insomnie, la nervosité excessive, l’anxiété, le stress, l’émotivité. On en fait une teinture mère qui possède des propriétés sédatives et hypnotiques. Toutefois, comme toute plante, il ne faut pas la consommer à fortes doses.
L’application des feuilles fraiches peut calmer les douleurs causées par des contusions.

La plante séchée est également utilisée pour repousser les mites, car le parfum de la coumarine les fait fuir et parfume agréablement le linge durant plusieurs années.
On en fait également des pots pourris de fleurs séchées, et on l’utilise comme substitut au tabac, en la mélangeant à des feuilles sèches de menthe et de tussilage. (l’aspérule ajoutée au tabac lui donne le parfum « Amsterdamer »).

Belles cueillettes, et bonne dégustation à vous !!!

 La grande Marie

 

Fest-noz fiction 7

D’un coin de la cour, Perig avait repéré la belle Silvia, entourée de deux femmes dans la chaîne de gavotte. Sans mot dire, il était allé se glisser au bras de son amie de longue date. Un simple hochement de tête avait suffi à manifester son intention. Silvia avait répondu par un sourire épanoui et en ouvrant la chaîne pour le laisser prendre sa main. Elle était toujours très jolie, avec ses yeux verts qui avaient jadis fait des ravages dans la région. Beaucoup se souvenaient de l’histoire qu’elle avait vécue avec le fils du médecin, qui avait menacé de se jeter dans le puits d’une ferme dès qu’elle lui avait signifié la rupture de leur courte liaison…
Perig avait eu aussi son histoire avec Silvia, bien des années plus tard à la fête de Saint-Telo et depuis, ils se retrouvaient tous deux à intervalles plus ou moins réguliers. Il sentait déjà que la main de Silvia enserrait la sienne avec une forme d’intensité qui disait le désir. En plus, Silvia dansait très bien, exactement comme il aimait que les femmes dansent, avec cette distinction dans le pas qui contrastait sévèrement avec la lourdeur de celui de Marie-Loeiza. Cette classe se retrouvait aussi dans l’habillement de Silvia, un bustier de soie vert Véronèse, presque assorti à ses yeux et qui laissait deviner des formes généreuses, un jean de marque et des escarpins qui donnaient un joli galbe à son pied, tout le contraire de Marie-Loeiza qui semblait s’habiller dans un catalogue du Magasin Vert, ne manquaient plus que les bottes de paysan !
Ah, elle était loin la Marie-Loeiza qu’il avait connue au Cercle Celtique. L’alcool et le temps avaient laissé leurs traces sur un visage autrefois beaucoup plus avenant. Elle avait été reine du Cercle et demoiselle d’honneur de la Reine de Cornouaille quelques vingt-cinq ans plus tôt. A l’époque, le président du groupe folklorique en pinçait pour elle. Perig se souvenait de l’avoir vu à genoux devant Marie-Loeiza, lui avouant son amour secret, l’appelant « Ma reine… ». Sauf que maintenant, la reine régnait essentiellement sur les comptoirs des bars du coin.
Silvia, elle, vieillissait tout en beauté. Trois grossesses avaient tout juste altéré une silhouette qui restait très attirante, surtout que son jean ajusté mettait en valeur des fesses rondelettes mais qui conservaient une fort belle tenue. Perig profita du tamm kreiz pour lui demander des nouvelles, il ne l’avait pas vue depuis plus de deux ans. A peine le temps d’en prendre connaissance, que le tonn doup’ était déjà lancé. Per et Lomig étaient encore partis sur un mauvais tempo et l’assistance grondait sourdement. Perig y alla de son « allez, hasta buan, amañ n’omp ket ‘ba bro Leon ta ! » (« allez, on se dépêche, ici on n’est pas dans le Léon donc ! »). Les deux chanteurs avaient capté le message de leur camarade – ils avaient bien reconnu sa voix puissante dans l’assistance – et aussitôt leur chant accéléra ce qui remplit d’aise la chaîne des danseurs qui bruissaient à présent de ce plaisir qu’on éprouve lorsque la gavotte s’approche de l’idéal. Certes, Per et Lomig n’étaient pas des stars du kan ha diskan, mais quand les conditions étaient réunies comme ce soir, ils étaient fort capables de tenir une belle cadence, ce qui est bien ce qu’on demande en priorité à des chanteurs.
Perig pouvait alors profiter pleinement de la présence de Silvia à son bras. Il n’avait pas eu le temps de lui demander où elle en était du point de vue amoureux, mais de la voir seule un samedi soir au fest-noz était en soi un indice. Peut-être était-elle tout simplement venue rendre visite à ses vieux parents qui demeuraient toujours au bourg de Saint-Telo, mais si c’était là le seul motif de sa présence dans le secteur, elle ne serait pas restée le soir. Il savait que sa relation avec le père de ses garçons n’était pas de tout repos. Les ruptures se succédaient sans coup férir suivies de reprises amoureuses. Il faut dire que Silvia n’était pas du genre facile à vivre, Perig l’avait déjà expérimenté quand elle était venue squatter son appartement à l’occasion d’un stage qu’elle effectuait en Normandie où il avait vécu quelques années. Mais pour l’amour, elle faisait preuve d’une virtuosité qui le laissait sur le flanc aux heures pâles de la nuit.

Saint-Icare