- « Quoi ? En Vendée ! C’est quoi cette connerie ? »
Serge était comme un boxeur sonné mais qui veut encore y croire.
- « Mais il n’y a rien en Vendée, c’est plat partout, il n’y a pas de culture ! »
Le responsable des ressources humaines du ministère de la culture, lui, gardait son calme, question d’habitude et de savoir-faire.
- « C’est une promotion vous savez, directeur des affaires culturelles en Vendéen et puis il y a le Puy-Du-Fou, les danses traditionnelles : la Guéroué du bocage, la poitevine, vraiment pas de quoi vous ennuyer. Vous verrez, vous vous plairez à La Roche-Sur-Yon.».
Cette fois-ci, Serge était K.O. Il n’avait plus le choix. A plus de cinquante ans, il savait qu’il ne valait plus grand-chose sur le marché du travail. Déjà les mails, ça avait été tout un drame, mais tous les trucs nouveaux qui arrivaient tous les jours, ça faisait mal, et les jeunes qui se moquaient de lui en douce, ça lui arrachait les tripes. Il se doutait bien qu’il finirait un jour dans un placard, mais pas dans une armoire vendéenne !
- « Je suis content que vous le preniez enfin du bon côté, et n’oubliez pas l’avantage de cette promotion pour votre retraite ! Vous voyez, ça n’est que du bonheur Monsieur Serge ! »
- « Je vous laisse aller annoncer la bonne nouvelle de votre promotion à votre épouse ».
- « Ah mince je l’avais oublié celle-là » pensa Serge ; « pourtant je pensais qu’on ne continuait pas à frapper un boxeur à terre ! Il ne manquerait plus qu’elle me quitte pour partir avec Yann-Loeiz ! »…
Serge quitta son bureau la tête dans les chaussures, il passa devant Françoise sans la regarder, elle n’en avait pas perdu une miette !
Françoise relisait nerveusement le SMS qu’elle avait reçu hier de la part du RH. « RDV au restaurant de l’Hôtel Osiris de Cesson à 13h. »
Il était 13h10 !
Le RH arriva tranquillement à 13h15, petit sourire narquois devant l’anxiété de Françoise, content de son effet !
« Mademoiselle Françoise, votre rapport nous a beaucoup éclairés sur ce qui se passe en Bretagne. M. Serge était vraiment trop proche des « irréductibles » (c’est le surnom qu’au ministère on avait donné à la bande de Ploumenez). Suite à vos informations, nous avons mis nos fins limiers sur l’affaire, et nous avons découvert que de temps en temps Serge se rendait incognito, déguisé en vieux baba, dans les Fest-noz organisés par Yann-Loeiz ! Cela n’est pas compatible avec les objectifs du ministère. Il fallait s’en séparer, c’est mon boulot, je l’ai fait. »
Françoise n’aimait que passablement son air un peu satisfait, elle l’imaginait devant se virer lui-même et gardant le même aplomb pour le faire, mais elle n’était pas là pour laisser divaguer ses pensées !
- « Parlons du futur maintenant. Nous avons beaucoup apprécié les actions que vous avez menées pour assainir les Fest-noz. Certains tours opérateurs étrangers parlent même de l’inclure dans leur programme, vous comprenez l’importance que ça a pour faire rentrer des devises. D’une certaine manière, vous aidez à rembourser la dette, mademoiselle Françoise, c’est une noble cause !
Bien sûr, vous êtes jeune, nous ne pouvons pas vous offrir le même salaire que Serge, mais en acceptant de prendre sa place, cela vous fera une augmentation substantielle.»
- « Mais je… »
- « N’en dites pas plus, je comprends votre émotion, bien sûr vous aurez des objectifs, nous avons apprécié vos premières mesures, mais il y a encore du chemin. »
Nous comptons beaucoup sur vous, mademoiselle Françoise, cependant, n’oubliez pas de surveiller vos fréquentations, sous leurs airs narquois et nonchalants, ces vieux breizhoùs en ont encore parfois sous le pied ! ».
Françoise aurait pu se révolter, dire que sa vie privée ne regardait qu’elle, mais elle s’y attendait et préféra un petit sourire entendu, après tout, lui aussi avait peut-être des relations inavouables !
Elle l’accompagna jusqu’au parking, c’était une journée d’hiver banale, grise mais pas froide, humide mais sans pluie, à faire pleurer les peupliers qui bordent les trottoirs de ces zones clonées. En voyant s’éloigner la voiture du RH, elle eut un léger vague à l’âme, elle pensa à Yann-Loeiz, ça lui réchauffa le cœur.
Saint-Dick