Les grands fléaux de notre temps. Aujourd’hui : le tourisme

I. En France

Au tout premier rang des calamités planétaires, le tourisme occupe une place de choix.

Pourquoi, comment et quand devient-on un touriste ? Selon Robert le Petit, dès que l’on se déplace en dehors du lieu où l’on vit habituellement, c’est à dire en gros dès qu’on sort de chez soi ! Le simple fait de rompre sa routine consumériste et son train-train quotidien local est une condition suffisante. Gasp ! Je hais les touristes et tout ce qui va avec et pourtant, j’en suis un moi-même !

Est-il possible d’échapper à cette triste condition ? La réponse est là, abrupte : non !

Un maillage impitoyable s’étend maintenant au niveau planétaire et la France est la première destination touristique au monde, autant dire que les pros du secteur sont hyper bien rodés et que le visiteur lambda n’a aucune chance d’en sortir indemne. La vocation du touriste est de tomber dans les pièges plus ou moins grossièrement subtils qui lui sont tendus au moindre de ses déplacements. Tout est scientifiquement organisé et même le plus souvent chapeauté par un « Ministère du Tourisme » :

-         Les « saisons touristiques » définissent les dates auxquelles il est impossible de fréquenter les paisibles rivages, les vertes campagnes ou les riantes montagnes en toute sérénité avec un budget correct. Si l’on ajoute les « demi-saisons » et les « hors-saisons » au calendrier, c’est bien simple, il ne reste plus rien !

-         On accède aux hauts-lieux touristiques par des autoroutes payantes qui, en aval, mènent à des routes touristiques, certes encore gratuites, mais constellées d’étapes, de sites, de parkings et de haltes diverses où tout est conçu pour tendre un guet-apens au voyageur naïf.

-         les Offices du Tourisme (anciennement « Orifices du Touriste », plus exacts sur le fond et la forme mais jugés trop péjoratifs…) sont chargés de valoriser localement le moindre édifice insignifiant, la plus infime tradition anecdotique et l’artiste le plus médiocre pour les ériger en « must ». On se doit de fréquenter le marché, si « typique » avec ses « produits du terroir » et de s’empoisonner à l’auberge de la place qui propose ses « spécialités locales » préparées dans une lointaine usine et réchauffées au micro-onde… L’intoxication alimentaire met en gros le kilo de vomi à 35/40 Euros par tête de pipe, plus les vins…

-         Au même titre que la métallurgie, l’automobile ou l’agriculture, le tourisme est une industrie avec des écoles et des spécialisations qui préparent aux métiers y afférent. Là, on apprend à plumer légalement le pigeon, juste assez pour ne pas le dégoûter complètement et qu’il puisse revenir l’année suivante, l’anus contracté et un sourire contraint et résigné aux lèvres… Le moindre serveur, le plus insignifiant garçon de café, la soubrette la plus quelconque connaissent tous les trucs et astuces pour ratisser un confortable pourliche qui viendra en sus d’une addition déjà salée…

-         Le marché est segmenté en de multiples « niches », des créneaux spécialisés en fonction de la caste à laquelle appartient celui qui souhaite sortir de chez lui. Un maillage territorial définit les zones réservées correspondant à son budget : le tourisme « de masse », ou populaire, privilégie les mornes plages de Vendée et du Languedoc-Roussillon où s’entassent les chairs molles de prolétaires rougeoyants. Sur la côte d’Azur, des pétasses siliconées exhibent leurs mamelles fraîchement expansées sur des rivages privés où le tarif horaire de la location de la chaise longue correspond au budget alimentaire mensuel d’une famille du Bangladesh.

-         Toutefois, il faut bien reconnaître qu’il est maintenant possible de sillonner l’hexagone dans ses moindres recoins quelle que soit notre classe sociale : un vaste choix permet aux petites bourses d’enchaîner les « formule 1 » avec vue sur l’autoroute ou la zone industrielle et aux plus aisés de se faire cocooner sous le baldaquin d’époque dans des relais et châteaux. Mais attention ! Les hôtels ayant depuis peu la faculté de s’auto-étoiler, il n’est pas rare de tomber sur des établissements affichant sans vergogne 2 étoiles qui ne sont en fait que des bouis-bouis craspecs. La plus extrême vigilance s’impose, et depuis une très récente expérience cuisante d’inconfort sur un matelas hors d’âge complètement défoncé (Relais de Kerpenhir, à Locmariaquer), j’ai décidé d’inspecter méticuleusement la literie avant de conclure toute transaction hôtelière.

-         La chambre d’hôtes reste une triste alternative, l’énorme majorité des tenancières préférant l’obséquiosité compassée à l’amabilité spontanée. Même si l’on s’efforce de faire abstraction du prix,  il faut aussi réussir à oublier la prétentieuse dénomination des chambres, la décoration improbable exécutée d’après les lectures magazinesques et les émissions de télé, et surtout, surtout, l’indigente conversation obligée du petit déjeuner, à un moment où on a surtout envie d’être un peu en paix !

-         Un phénomène de mode récent promeut également des nuitées déraisonnablement dispendieuses sous l’appellation générique « Hébergement insolite ». Le nomade aventureux qui sommeille chez le petit bourgeois voyageur peut maintenant laisser exploser son taux d’adrénaline en toute sécurité dans une yourte, une roulotte, une cabane dans les arbres et même une tente safari « Senrengeti » et se torcher le derrière avec la sciure des toilettes sèches qui vont avec…

-         Pour ajouter au rêve et à l’évasion, un bon coup d’euphémisation ripoline l’affligeante banalité: un modeste camping se nomme maintenant « résidence hôtelière de plein air ». Y a pas à dire, ça en jette ! Le mobil-home parallélépipédique a remplacé la canadienne et la caravane avec son « avancée ». Le résultat est le même, une concentration de crétins imbibés de pastaga, des télés et des radios qui vocifèrent, des mômes braillards et des haut-parleurs nasillards qui multiplient les annonces commerciales. Dans le même registre, les bords de mer portent maintenant des noms précieux : on passe quelques jours sur la Côte d’Opale, de Nacre ou d’Emeraude, à barboter dans les colloïdes fécaux d’une eau de mer déjà saturée de métaux lourds et de substances radioactives.

-         Pour parachever ce tour d’horizon, il serait injuste de ne pas mentionner les camping-caristes… Un nom qui répand la terreur ! Le cauchemar absolu ! Ces petits malins qui croyaient échapper aux taxes de séjour, aux emplacements payants, aux hôtels hors de prix et aux restaus infâmes ont heureusement été rattrapés par le législateur, ha-ha ! Mais ils persistent, ces quasi-rebelles nomades, ces Hells Angels franchouillards des temps modernes, majoritairement retraités votant à droite ou pour le PS, qui se posent en tous lieux, tels de gros étrons à roulettes, surtout dans les coins pittoresques et reculés en masquant le paysage. Même cadrés et encadrés, ils prolifèrent et sillonnent laborieusement les plus étroites routes départementales… Une malédiction !

(à suivre…)

Maître Knopp

Gonflé !

Un pingouin en plastique gonflable, posé sur un canot de plage gonflé : serions-nous à un vide grenier de la SNSM ? Défense de rigoler : cette composition originale intitulée « Le non peint et le pingouin » figure au centre de la grande salle du musée de Saint-Brieuc, récemment investi par le Frac Bretagne dans le cadre d’un « itinéraire d’art contemporain en Bretagne », intitulé « Ulysses l’autre mer ». La notice précise que l’auteur « crée ses Pneumostructures selon un mode ludique avec couleurs criardes, voir fluos, soustraites à leur vocation initiale, aux foules qui se pressent sur les plages pendant les vacances. « Le non peint et le pingouin » conserve le rapport à l’enfance de l’objet, tout en jouant avec humour sur la notion de survie. »

Le 15 juin 2013, lors de l’inauguration de l’expo, nous eûmes droit à 7 discours pour nous mâcher, en détail et en guise de pré-digestion, cette étape briochine de l’itinéraire d’art contemporain : directrice du Musée, conseiller régional, directrice du Frac, commissaire général, critique d’art, commissaire d’exposition, artiste. À chaque minute de salive, les œuvres géniales -et les petits fours- s’éloignaient à vue d’œil, noyés sous le baratin et le fric du Frac foutu à la mer. Ne manquait qu’une bouée de sauvetage (gonflable) pour que le pingouin de visiteur (dégonflé) puisse surnager à tant de génie assemblé en un seul lieu.

Un siècle plus tard, l’urinoir de Marcel Duchamp n’en finit pas de faire des petits. L’art contemporain – à ne pas confondre avec l’art moderne, venu juste après – traîne ses gags éculés de décennies en décennies, de clowns tristes en théoriciens pédants, de toiles blanches en papier froissé.

À une époque où Tapie se met dans la poche un arbitrage de 400 et quelques millions, pourquoi Deschamps Gérard, 76 ans, qui vit à La Châtre (sic), fils naturel de Duchamp Marcel – là c’est moi qui invente -, n’aurait pas le droit – selon un mode ludique - d’arnaquer, avec son pingouin en plastique, le commissaire général de l’expo, celui à qui revient la charge immense de vérifier chaque matin la pression des pneus dans le pingouin et le canot. Et tout le monde d’applaudir chaleureusement aux discours. Pas de canots sans pingouins. Pas d’escrocs sans gogos.

J.K.

canard72© Patrice Verdure

Si tu ne peux pas mordre, ne montre pas les dents

Je n’aime pas trop les manifs, surtout celles où il n’y a personne. Un jour ma voisine vient me chercher pour manifester à Carhaix. On se retrouve à 5 devant 10 flics. Il y en avait un avec un appareil photo qui n’a pas arrêté de me mitrailler. Terminé les manifs.
La mort de Clément est lamentable. Les fachos et les gauchos se retrouvent dans une vente de fringues privée, je ne savais même pas que ça existait. Ils sont friands des mêmes marques, là ça devient vraiment obscur, voire incompréhensible. Dans le temps, un jeune comme Clément qui débarquait à Paname de sa province à 18 berges il était formé. On est plus à Brest mon petit gars, ici les skins sont féroces, fais gaffe à ta gueule. « Si tu ne peux pas mordre, ne montre pas les dents », c’est le premier enseignement de la tactique. Voilà le genre de martyr le plus inutile qui soit.

Capitaine Krampouz

« La Chasse »

Sur un’ boîte de conserve, sur un pigeon d’argile, vains dieux, c’est pas pareil !
Pour les chasseurs, les vrais, il faut de la chair tiède avec du sang vermeil,
Pour les chasseurs, les vrais, il faut que ça palpite de plumes et de ramage,
Il faut que ça ait peur, il faut que ça se sauve, bref, que ce soit « sauvage »…

La Chasse,
C’est le défoul’ment national, c’est la soupape des frustrés,
La Chasse,
C’est la guéguerr’e permise aux hommes en temps de paix !

Chaque mois de septembre, le plumet au chapeau, ils part’ent comme en quarante,
Ranimer la flaflame du Chasseur Inconnu qu’avait du poil au ventre,
En cart’e comme les putes, ils dragu’ent à Rambouillet, ils tapin’ent en Sologne,
Mais quand ils tir’ent leur coup, le client de passag’e se réveille charogne…

La Chasse,
C’est le défoul’ment national, c’est le coït des frustrés,
La Chasse,
C’est la guéguerr’e permise aux hommes en temps de paix !

Regardez-les marcher, l’arrogance au visage, le coeur sur la gâchette,
Ces spadassins rentrés, ces héros d’Epinal, ces tueurs de fauvettes,
Regarder les marcher, ces Zaroff de banlieue, ces Hemingway d’Neuilly,
Vers le trou à lapin, vers la mare à canards, y faire leur safari…

La Chasse,
C’est le défoul’ment national, c’est la Villette des frustrés,
La Chasse,
C’est la guéguerr’e permise aux hommes en temps de paix !

Les soldats ça s’enraye, les soldats ça se rouille, c’est comm’e les carabines
Le servic’e militair’e ça s’continue plus tard à coups de chevrotines :
Pour le chasseur français y avait le perdreau boche ou le lièvre fellouze,
Pour le chasseur franquiste l’anarchiste rouge-gorge et la chienne andalouse…

La Chasse,
C’est le défoul’ment national, c’est le p’tit Vietnam des frustrés,
La Chasse,
C’est la guéguerr’e permise aux hommes en temps de paix,
De paix ?!

Henri Tachan
(paroles et musique)

Merci au Bon Moine

Ducon

Manifs pour tout

À St-Brieuc, au rdv devant la préfecture vendredi soir, nous étions une cinquantaine, c’est le syndicat Solidaires (et l’infatigable Serge Le Quéau) qui appelait à la manif ; la veille, jeudi, c’était une autre manif (avec presque les mêmes) devant le palais de justice pour soutenir les victimes de Triskalia (arrosage de silos de céréales aux pesticides à Plouisy) ;  le samedi matin, c’était manif en soutien aux révoltés d’Istanbul ;  le dimanche contre le nucléaire militaire à l’Île Longue ; et ND-des-Landes, et les faucheurs volontaires contre les OGM, et les algues vertes, et le Peuple des Dunes (prélèvement de sable en baie de Lannion), et l’enfouissement des déchets nucléaires à Bure (l’enquête vient de démarrer), et les sans-papiers…

Où donner de la tête et des jambes ? Comment hiérarchiser les multiples combats avant de devenir cinglé ? On rêve d’un relais politique, mais ce n’est pas pour demain.

JK

De Notre-Dame-des-Landes à Taksim, les arbres de la révolte !

Le lundi 27 mai, plusieurs centaines de personnes ont installé un campement de tentes pour s’opposer à la destruction d’un lieu de promenade historique, le parc de Gezi, au cœur d’Istanbul. Lieu de rassemblements – longtemps interdits –, la place Taksim est un des rares lieux de verdure qui subsistent face à l’urbanisation galopante initiée par le gouvernement turc au début des années 2000. Or, pour une population plus modeste, progressivement chassée du centre-ville par la gentrification d’Istanbul, ces rares lieux de rencontre subsistants sont vitaux.
 
C’est donc avec colère et détermination que les manifestants ont accueilli les forces de l’ordre venues les déloger avec matraques, lances à eau, gaz et pelleteuses, dans la nuit et les jours qui ont suivi. La révolte localisée sur et autour de la place Taksim a gagné les quartiers voisins. Les violents affrontements de la nuit du 31 mai ont mis le feu aux poudres, drainant de nombreux manifestants dans les rues à travers toute la Turquie, depuis le 1er juin.
La répression policière particulièrement violente rappelle de sombres souvenirs à la population : le 1er mai 1977, 34 personnes avaient trouvé la mort sur la place Taksim lorsque les chars dispersaient les 500 000 manifestants rassemblés suite à l’appel des organisations de travailleurs. S’ajoute à ça une montée du conservatisme religieux, imposée par le gouvernement Erdogan à un pays laïc depuis 1923, et mal vécue par une partie de la population. L’obstination martiale et méprisante du premier ministre, face à une population qui accumule colère et rancœur, a été l’étincelle qui embrase le pays depuis une semaine.
 
Si la révolte a trouvé sa source dans l’opposition à la destruction d’un espace de vie pour des visées économiques, elle a acquis aujourd’hui la dimension d’une insurrection sociale et politique et démontre que les espaces naturels, de vie, sont intimement liés à un tissu social, dont ils sont le poumon. Supprimer ces espaces, c’est mépriser le vivant et mépriser les populations qui y ont leurs racines. Dans un contexte économique difficile, fruit d’un capitalisme mondial irresponsable et indifférent à ses conséquences écologiques et humaines, ce mépris des gouvernants est ressenti comme une trahison par des populations à bout de leur tolérance.
 
Au Forum Social Mondial de Tunis, les participants de nombreux pays se sont accordés sur une charte à l’égard des grands travaux inutiles et imposés (GPII). Elle dénonce le soutien inconditionnel, financier et politique, aux multinationales promotrices de projets coûteux et nuisibles aux populations locales. Elle pointe également du doigt la militarisation et la criminalisation des oppositions. Que ce soit à Taksim en Turquie, à Atenco au Mexique, au Val de Susa en Italie ou à Notre-Dame-des-Landes en France, l’imposition de vastes chantiers de construction, au mépris des espaces naturels de vie, s’est accompagnée d’une répression aveugle et féroce de toutes contestations, pourtant massives.
 
Devant ce constat, nous ressentons chaque jour davantage l’urgence d’une convergence internationale de luttes de réappropriation des territoires dont nos gouvernements nous dépossèdent.
Face à des discours politiques dictés par la vénalité des intérêts économiques et imposés par la force des armes, qui blessent, mutilent et tuent, nous affirmons notre désir de pouvoir réaliser une autre vision de société et vivre autrement les espaces que nous habitons.
Solidaires de nos amis turcs, nous affirmons notre soutien aux occupant-e-s de la Place Taksim et à toutes celles et ceux qui manifestent à travers ce pays et dans le monde !
 
Le Collectif francilien de soutien à Notre-Dame-des-Landes
 
Réaction de Gérard :
 
Comme je m’intéresse à la question depuis fort longtemps, ce communiqué me désole un peu, comme tout ce qui emboîte le pas en ne prenant en compte qu’une partie de la réalité.
La presse parisienne est d’une grande paresse, alors nos agitations passées n’ont connu que peu d’échos. Parfois, j’en ai parlé sur mon site, parfois je l’ai évoqué ici : en Turquie, la contestation n’a pas attendu la mise en route du projet de parc. Les prisons sont pleines.
Des milliers d’avocats, défenseurs des droits de l’homme, syndicalistes, élus politiques, étudiants, journalistes ont été arrêtés. Des enfants sont torturés. Vous vous souvenez sans doute de mon chagrin lors de l’assassinat d’une amie kurde, en plein Paris. Je vous expliquais il y a peu le projet de coopération policière entre la France et la Turquie. Heureusement, quelques élus PS et Verts (dont la députée de ma circonscription, Annick Le Loc’h) ont freiné son approbation par l’Assemblée nationale. Des négociations ont commencé, pour tenter de régler politiquement la question kurde, mais en même temps, des centaines d’élus kurdes sont toujours détenus et jugés pour avoir publiquement souhaité la fraternité entre Kurdes et Turcs.
Les deux syndicats qui ont appelé à manifester, en solidarité avec les occupants de la place Taksim, ne peuvent plus faire leur travail, en contradiction avec la charte de l’OIT (Organisation Internationale du Travail), dont la Turquie est signataire. Ces syndicats sont d’ailleurs parmi les rares organisations turques à soutenir le combat des Kurdes pour la dignité. Le grand danger qui menace le mouvement de la place Taksim réside dans les tentatives de récupération par les nationalistes kémalistes, car la Turquie souffre d’un nationalisme quasi-pathologique. L’une des banderoles des jeunes manifestants kurdes proclamait d’ailleurs : « Ni AKP ni Kemalisme. Le fascisme ne passera pas ! »
Des jeunes Kurdes ont également occupé la rue, dans la foulée des printemps dits « arabes », mais à l’époque, cela n’avait pas intéressé nos journalistes endormis dans leurs certitudes.
Sans médiatisation, ce genre de mouvement n’a aucune chance de tenir. Cette fois-ci, ça  a marché, sans doute parce qu’il n’y avait pas d’élections en France, pas de révolution en Egypte, et que les rédactions pensent que le lectorat se lasse de la litanie des morts en Syrie.
L’info est devenue un spectacle et le fait qu’une information soit traitée ou pas informe parfois plus sur la situation que l’information elle-même.
G

Petite chronique de morts annoncées 3/3

Ah si ! Une bonne nouvelle, quand même : les manifestations en Turquie. La presse française, toujours aussi paresseuse et parisiennement anesthésiée, semble découvrir la réalité de la Turquie d’aujourd’hui, ne s’étant jamais intéressée jusqu’alors aux dérives autoritaires d’Erdogan. Les Français, qui s’étaient déjà illustrés en donnant un bon coup de main aux dictateurs sud-américains, s’apprêtaient à signer un accord de collaboration policière avec les Turcs, permettant aux deux polices d’agir sur le sol de l’autre, et aussi, aux Turcs, de prendre auprès des Français des leçons de « Maintien démocratique de l’ordre ». Après la torture démocratique instaurée par le « pays des droits de l’homme », un nouveau concept pour notre pays, qui a tant besoin d’exporter son savoir-faire… Les manifestations actuelles, mettant en valeur l’autoritarisme d’Erdogan, risquent toutefois de rendre ce projet obsolète… à condition de rester vigilant.
Une semaine avant le début des manifestations, Fabius avait déclaré :
- « Je ne vois aucune raison de ne pas signer cette convention de collaboration avec la police turque. »
Convention qui, rappelons-le, avait été négociée par Claude Guéant et Sarko.
 
Gérard Alle

Fest-noz fiction 8 bis

Dix pour cent ! Françoise lisait attentivement les objectifs du ministère, qu’elle venait de recevoir par mail. Ils n’y allaient pas de main morte… Avant la fin de l’année, la rentabilité de l’organisation des fest-noz mod nevez devait être de dix pour cent !

Ce n’était pas le seul sujet d’inquiétude pour Françoise. Depuis un moment, sur les forums, l’ambiance se détériorait. Un certain YL29 ne mâchait pas ses mots sur la politique de la DRAC et de la conf, et Riri le danseur y allait aussi de ses invectives. Bien sûr, Gwenn, le jeune stagiaire en communication surveillait de près l’E-réputation et rendait coup pour coup. A l’aise avec les nouvelles technologies – la page facebook de la Conf faisait un carton – il s’amusait des maladresses de l’ennemi et bénéficiait d’une aura certaine auprès du personnel féminin. Françoise elle-même aurait bien succombé aux charmes juvéniles de sa tignasse blonde et de sa petite frimousse, surtout que Yann-Loeiz n’était plus de première jeunesse. Elle se ressaisissait bien vite et gardait envers lui un air froid et sévère ; elle avait encore besoin de Yann-Loeiz.

En gestionnaire avisée, elle avait rapidement fait le tour de la question : il fallait augmenter les recettes et tailler dans les dépenses. La prochaine réunion de la Conf ne serait pas simple : annoncer aux danseurs l’augmentation du prix de l’entrée et aux musiciens la diminution de leur cachet, et tout ça en une seule fois ! Une stratégie était nécessaire.

Pour les organisateurs, pas de souci, ils bénéficiaient également de l’opération, pour les danseurs aucune chance, elle ne retournerait pas Riri. Restaient les musiciens, le maillon faible, représentés depuis peu par Yann-Loeiz. Il fallait agir !

- « Tu ne veux quand même pas que j’accepte ça ! »
- « C’est votre intérêt, tu sais ; nous trouverons toujours des musiciens prêts à accepter des cachets plus bas, si vous n’êtes pas avec nous, vous serez contre nous, et ce sont les danseurs qui feront la loi. Je n’imagine pas Yann-Loeiz sous les ordres de Riri ! »

L’argument était de taille, la fierté des musiciens étaient en jeu, il ne restait plus à Françoise qu’à utiliser quelques arguments moins avouables, mais bien plus efficaces.

Le visage rougit par la colère, contrastant sur sa barbe noire donnait à Riri un air de vieux diable. Françoise avait décidé de le laisser cracher son venin. Il finirait bien par s’épuiser. Puis elle prit son temps pour expliquer que la situation n’était pas si bonne, les thés dansants menaient un combat acharné contre les fest-noz, et on avait même entendu parler de certains danseurs qui prenaient en douce des cours de danse de salon !
Il était temps « d’optimiser » les fest-noz, sinon, l’Unesco pourrait se désintéresser de la Bretagne…

Comme prévu par Françoise, le vote fut sans surprises, et Yann-Loeiz fit pencher la balance. Riri changea de couleur et le vert de son visage sur sa barbe noire lui donnait maintenant un air de salle de bains des années 60 !

- « Tu es contente, tu as eu ce que tu voulais, comme d’habitude ! »
Le sourire de Yann-Loeiz était un peu crispé, le regard de Françoise eut un effet de détente immédiat.
Au loin, Riri claqua violemment la porte de sa voiture et démarra en trombe. Il avait encore raté l’occasion de se venger de cette fille qui n’avait pas voulu de lui !

- « Dis-moi Yann Loeiz, le printemps arrive, il paraît que ça s’anime du côté de Ploumenez. Peut-être pourrai-je t’y accompagner ? »
- « Tu es connue maintenant, c’est peut-être un peu dangereux pour toi, tu sais, en fin de soirée, certains ne sont pas toujours très fins ! »
Yann-Loeiz aimait sa liberté, et puis Silvia serait là aussi …

Saint-Dick

Petite chronique de morts annoncées 2/3

Marie-Monique Robin, que beaucoup avaient découvert avec « Le monde selon Monsanto », était en visite à Douarnenez, en cette fin de semaine, avec son nouveau film, « Les moissons du futur ».
Un film pour positiver quand même, car il met en valeur des expériences sur toute la planète pour cultiver la terre et nourrir la planète sans pesticides, sans OGM et sans poison. Mais dans le débat qui a suivi, dans un cinéma plein comme un œuf, Marie-Monique a plombé l’ambiance en annonçant les pires catastrophes climatiques dans une vingtaine d’années, amenant la destruction des ressources alimentaires et ruinant les quelques progrès amorcés. S’ajoutant à cela, la hausse des matières fossiles, la fin des terres rares et du minerai d’uranium, n’arrangeront pas la situation.
- « Vous ne voyagerez plus en avion et vous n’aurez plus de téléphones portables, les centrales nucléaires seront obsolètes, mais le pire, c’est sans doute les conflits et la violence que cette situation va engendrer. Depuis trente ans que je côtoie des spécialistes de ces questions, je peux vous répéter ce qu’ils me disent tous : si ça ne bouge pas tout de suite, notamment sur le climat, c’est foutu. Tout se joue maintenant. »
Il y a même beaucoup de responsables politiques qui le disent, mais en privé, sinon, comment voulez-vous qu’ils soient réélus ?
 
Bien avant de s’être engagée dans ce combat pour l’avenir de la planète, il y a trente ans, Marie-Monique Robin avait fait un premier travail sur le rôle des anciens tortionnaires français dans la formation des tortionnaires au Chili et en Argentine. Elle s’était fait passer pour une militante d’extrême droite et avait pu obtenir des descriptions très détaillées sur cette collaboration et les méthodes utilisées. Aujourd’hui, grâce à elle, 400 procès ont été ouverts. Elle fut aussi une des premières à parler de l’opération Condor, ce système de collaboration entre les dictatures et certains services secrets étrangers (états-uniens et français, par exemple), permettant l’assassinat à grande échelle de militants de gauche et d’extrême-gauche.
- « Plus tard, les mêmes méthodes, avec les mêmes conseillers français, seront adoptées par Georges Bush père. Et pour dire à quel point tout est lié : c’est ce travail de liquidation de la contestation et du syndicalisme qui a permis à Monsanto de prendre pied dans les campagnes sud-américaines. »
Aujourd’hui, l’Argentine est convertie au soja transgénique, pour le plus grand bonheur des multinationales et de la classe politique qui en a fait son trésor de guerre, finançant grâce aux bénéfices du soja les prestations sociales, gages d’une future réélection pour Madame Kirchner. Et pour le plus grand malheur de ces centaines de gens qui meurent du cancer, dans les zones de culture de plantes transgéniques, traitées au roundup et aux pesticides.
Pour bien se rappeler que ces questions nous concernent tous, Marie-Monique, dialoguant avec des agriculteurs conventionnels présents dans la salle, leur a rappelé que le round-up qu’ils ont reconnu utiliser massivement, était la cause de nombreux cancers de la prostate chez les agriculteurs. 
 
Samedi, Marie-Monique Robin recevait la légion d’honneur. « Plutôt que de la refuser, j’ai préféré accepter de la recevoir, mais à Notre-Dame-des-Landes. Vous ne pouvez pas savoir les pressions et les menaces de toutes sortes pour tenter d’empêcher que cette cérémonie ait lieu. Ça les emmerde beaucoup ; c’était donc le bon choix. »
 
Juste après le film, ma fille, revenant du lycée, m’a dit :
- « Tu sais, Clément Méric, c’était le frère d’une copine du lycée. Ça fait drôle. D’habitude, on lit des informations dans le journal, des choses qui nous scandalisent, parfois, mais là, c’est presque quelqu’un qu’on connaît, on se sent encore plus touchés. Par solidarité, tous les élèves de terminale du lycée Diwan sont partis manifester à Brest. »
La boucle est bouclée.
 
A part ça, tout va bien.
 
Gérard Alle 
 Qui est Marie-Monique Robin ?
« Et si nous le faisons seuls, si nous le faisons les premiers,
c’est peut-être que nous aurons été capables, une nouvelle fois,
de montrer l’exemple au reste du monde, de mettre en évidence que l’on peut prévenir l’avènement des catastrophes, et que la raison peut triompher. »

Changeons de regard

Des membres actifs du Comité Régional Porcin, avec inscrit sur leurs tee-shirts roses la belle devise : « Changeons de regard sur l’élevage de porcs bretons », ont occupé le 5 juin le parvis de Montparnasse et lâché sur l’esplanade un millier de porcs. Le nombre était relativement modeste, comparé à celui qu’on rencontre dans nos usines à cochons de Bretagne. Un lâcher réussi, sans odeur, ni lisier. Pas une algue verte dans la Seine. Un vrai « changement de regard » donc ! Un essai d’élevage de porcs en plein air, sur paille ? Vous n’y êtes pas ! Les jolis cochons roses étaient en plastique gonflable. De quoi susciter la sympathie immédiate des petits parigots, même si le porc breton est en crise et que les abattoirs ferment (1 700 salariés, dont GAD).

Il n’y a pas que le cochon qui trinque : depuis que la Commission européenne a autorisé, en mars dernier, l’Ukraine à exporter ses œufs en Europe, le cours de l’œuf produit en Bretagne s’est cassé la gueule. De belles omelettes en perspective sur les façades de préfectures.

Autre bonne nouvelle : on apprend que les douanes ont perquisitionné, fin mai, le siège de Doux à Châteaulin pour y constater un miracle de Lourdes. Comme naguère Jésus avec le pinard, Charles Doux aurait réussi à transformer l’eau en poulet export.

Et une dernière pour la route : Saumon Chevance de Poullaouen, chez qui tout jeune Breton dynamique à la recherche de petit boulot est allé un jour ou l’autre se geler les roubignoles, va bientôt mettre la clef sous le fumoir. Le norvégien Marine Harves, qui a racheté la boite en 2007 pour traiter son saumon, voit* ses bénéfices partir en fumée. Pas bon pour les bourses.

À part ça le modèle breton se porte comme un charme. Vous verrez que la semaine prochaine tout ira mieux.

J.K.

* Note de la publicateuse : Marine Harvest dit voir ses bénéfices partir en fumée. Enfumage du public, en fait, car il semblerait, d’après notre député local, que  « l’actionnaire-fournisseur vend(e) trop cher sa matière première à sa filiale de transformation, constate la baisse de rentabilité et les pertes organisées… pour justifier les fermetures de sites et les licenciements. Dans le même temps, avec l’argent gagné depuis des années, le groupe acquiert en Pologne des usines où travailleront des ouvriers dont le coût horaire avoisine 6 € de l’heure contre 20 € en moyenne en France.
Finalement, en investissant en Pologne et jamais sur les sites français fragilisés, en fixant par avance la rentabilité de telle ou telle usine par la maîtrise de la matière première, le groupe finance puis justifie une délocalisation pour amplifier des profits, déjà globalement considérables. »
Pas beau, tout ça !

Petite chronique des morts annoncées 1/3

Clément Méric s’est fait massacrer par les fachos.
Malheureusement, le dérapage était prévisible, étant donné l’ambiance entretenue par la droite autour des manifestations contre le mariage gay.

Malheureusement, il y aura d’autres victimes que Clément, car la frontière entre droite parlementaire et extrême-droite n’existe plus, et un espace s’est ouvert à droite par la mère Le Pen, dans lequel s’engouffre la mouvance skinhead, issue, ne l’oublions pas, du prolétariat.
Malheureusement, notre chagrin, notre colère, nos protestations n’y changeront peut-être rien. Mais il faut rester mobilisés face à ce mouvement « révolutionnaire » de droite qui montre de plus en plus le bout du nez.
Malheureusement, la société française est gangrénée par les idées réactionnaires. Et ce n’est pas nouveau. Si cela devait changer un jour, il en faudrait, des révolutions et des contre-révolutions !
Malheureusement, nos institutions et notre fonctionnement politique ont perdu toute crédibilité, offrant un boulevard aux démagogues de droite et de gauche.
Malheureusement, les politiques n’ont aucun courage pour changer ça, préoccupés par leur seule réélection, ou alors, se vautrant dans la récupération.
Malheureusement, de droite ou de gauche, les décideurs passent par le moule de grandes écoles défendant la même vision archaïque de l’Etat-Nation. Un mythe national jeté en pâture aux pauvres, et le partage cynique du gâteau pour cette élite fermée qui méprise le peuple et déteste la diversité.
Malheureusement, nous n’échapperons pas à la violence. Comment pourrait-il en être autrement, dans une société qui craque de partout et qui n’a pour seule ligne d’horizon que celle des catastrophes annoncées.
 
Gérard Alle